Werner Renfer

HANNEBARDE

1931

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com


Table des matières

 

I 3

II 10

III 16

IV.. 25

V.. 33

VI 41

VII 47

VIII 51

IX.. 55

Ce livre numérique. 60

 

I

Hannebarde, le vieux sonneur de cloches, vivait seul, en marge du bourg, dans une cabane, au pied de la forêt.

Il avait fait de ses mains la cabane, composée de pierres, de branchages et de planches. D’abord, elle avait eu l’air un peu nue et pauvre, avec sa toiture mal jointe et ses murs dénudés, ouverts par endroits au vent et à la pluie. Mais, par la suite, au cours des ans, Hannebarde l’avait consolidée et embellie. Il acheta des tuiles rouges et lui fit un beau toit neuf ; puis, des fenêtres à vitres, qu’il pouvait ouvrir et refermer à volonté, comme les fenêtres des vraies maisons. Et la cabane de Hannebarde se tenait bien debout, toute droite sous les arbres et dominait même un peu le bourg de sa toiture rouge, éclatante.

Hannebarde vivait seul. Jadis, il est vrai, il y avait déjà pas mal de temps, il avait été jeune, comme les autres et s’était mêlé activement à la vie du bourg. Il avait été marié. Sa femme qui était douce, au début, ne l’aima pas longtemps, et il dut s’apercevoir bientôt qu’elle le trompait avec les beaux messieurs qui se disaient ses amis. Puis, elle mourut. On raconta des choses étonnantes sur cette mort, que Hannebarde n’y était pas étranger, que la morte était enceinte, que des voisins avaient recueilli ses confidences pendant son agonie. Hannebarde ne savait rien. Il laissa dire. Il se retira peu à peu du monde et commença de vivre sa solitude de vieux sonneur de cloches. Il vivait comme il pouvait, dans une sorte d’oubli qui devenait de plus en plus épais autour de lui, mais qui ne lui était pas désagréable. Les années passaient, s’ajoutaient les unes aux autres, l’éloignant un peu plus, à chaque addition, de sa jeunesse agitée et de son ménage perdu. On ne parlait plus guère de lui, déjà il apparaissait, pour les nouvelles générations, comme le survivant d’un autre âge. Tout ce qu’on disait encore de lui, chez les vieux, c’était qu’il connaissait bien les plantes, et qu’il en tirait des tisanes utiles pour guérir les rhumatismes et les poitrines délicates.

Mais au fur et à mesure que sa solitude et l’oubli devenaient plus grands, Hannebarde, de son côté, devenait plus fort et plus serein. Son âge, on n’aurait pas su le dire au juste. Il semblait à la fois vieux déjà et jeune encore ; il semblait une sorte d’être hors du temps, fixé une fois pour toutes dans un âge qui n’appartenait qu’à lui. Il fumait une éternelle pipe et portait un habit de gros milaine. Il avait des yeux bleus, très vifs, dont le regard, une fois qu’il s’était posé sur vous, insistait longuement et souvent même durement, avant de vous abandonner. Et avec ses yeux bleus, Hannebarde regardait l’avenir comme une énigme à peine sensible et les hommes sans en demander autre chose qu’un minimum de tranquillité. Il était grand, robuste. Ceux qui le voyaient pour la première fois s’étonnaient de sa stature, si au-dessus de ce qu’on connaissait de mieux en fait de stature. Il était d’une race de montagnards qui a poussé entre des rochers énormes et des sapins millénaires… Son poil était roux comme celui de ses ancêtres. Et de son poignet dur comme du caillou il tirait de ses cloches des notes éclatantes. Il parlait peu. Il vivait surtout de silence.

Il connaissait bien le maniement de ses cloches. Il en savait l’histoire, l’airain doux et profond, le heurt rapide ou long, le timbre aigu ou grave, le poids exact, le grain serré ou lâche. Il comprenait leur sensibilité, leur réaction aux variations de la température. Il les aimait. Il les soignait, les entretenait comme des instruments de musique délicats et précieux.

Il ne disait rien. Il tirait sur sa corde, il tirait en silence, mesurant sa cadence, surveillant son élan. Et son dos courbé remplissait sa niche de pierre comme une voûte. Il ne disait rien. Mais depuis quelque temps, il rencontrait presque chaque jour, sur son chemin, quelqu’un qui lui parlait. Il rencontrait Bridille, la petite fille du fossoyeur ; elle jouait, casquée de soleil ou d’aubépine, sur le sentier de l’église.

— Comment que tu fais, M’sieur Hannebarde, disait-elle, pour sonner le midi ?

Elle avait une petite voix chantante et le regardait tout droit de ses yeux vifs, pleins d’une interrogation attentive. Elle l’admirait, avec des élans d’enfant. Il lui avait l’air d’être un géant, avec ses épaules qui touchaient les branches des arbres et sa tête, toujours si haute qu’elle semblait parfois se perdre dans l’azur.

Mais du haut de sa stature, Hannebarde entendait, entendait bien la petite voix qui montait vers lui. Il l’entendait. C’était une petite voix chantante, une voix de clochette, de ces clochettes qu’on pourrait mettre aux biches si elles en avaient besoin. Hannebarde écoutait, se penchait un peu, allait à la rencontre de la voix, la reconnaissait encore et s’asseyait par terre. Alors, au même niveau qu’elle, à son tour il regardait Bridille, il la regardait beaucoup, il la regardait intensément.

Bridille s’approchait, s’éloignait. Elle sautait dans ses bras, s’enfuyait. De loin, on ne savait pas si elle était un papillon, de près, un oiseau. Elle jouait, avec l’air, les rayons de soleil, les feuilles. Elle prenait dans sa main les cailloux blancs du sentier, les semait, courait se cacher dans les framboisiers. Hannebarde avait peur pour elle, qu’on la surprenne de la cure, qu’on vienne l’empêcher de jouer dans la verdure. Mais personne ne venait, la cure dormait, comme d’habitude, et Bridille était bien libre de faire ce qu’elle voulait. Hannebarde était content. Il souriait. Son sourire illuminait sa barbe. Il regardait encore. Bridille se laissait prendre, bougeait comme une flamme entre ses bras. Il regardait. Elle avait des yeux étonnants, des yeux gris, gris bleu, bleu gris et on ne savait pas à quelle couleur il fallait donner la préférence. Mais quand on regardait bien, au fond, il y avait du ciel, d’un seul azur, vibrant, et de la gaieté qui pétillait franchement, comme la gaieté du vin du lac, quand il est bon.

Elle avait aussi des tresses blondes, le plus souvent dénouées, qui volaient autour de ses épaules comme un trésor plus doré que les blés. Hannebarde ne savait pas si c’était de l’or, du blé ou du miel. Il regardait et soudain touché par cette blondeur inconnue, se mettait à parler.

— Comment je fais, disait-il, comment… Ah ! Et toi, Bridille, comment que tu fais, toi, pour avoir des yeux tellement bleus qu’on ne sait plus si c’est bleus ou gris qu’ils sont… Et des tresses pareilles, comment que tu fais pour les avoir !…

— Mais je ne sais pas, M’sieur Hannebarde, je ne sais pas !…

Ah ! Hannebarde avait bien de la peine à exprimer ce qu’il pensait. Il se contentait de pousser un soupir, puis il remontait le sentier. Il le remontait vite, de ses longues jambes qui prenaient de la distance, de ses épaules qui prenaient de la hauteur ; et tout autour de lui les vieux pommiers refleurissaient. Ils refleurissaient dans un nuage rose et blanc trempé de bleu. Eux aussi avaient leur mystère et Hannebarde se demandait depuis quand ils refleurissaient ainsi. Ils semblaient figés par l’âge dans de gros troncs couverts de mousse, mais chaque année, par le haut ils s’épanouissaient dans une parure nouvelle. En été, ils s’arrondissaient doucement, se chargeaient de fruits, s’alanguissaient. Mais dans leur floraison printanière comme dans leurs fruits dorés une ivresse circulait que Hannebarde comprenait. Une sève généreuse alimentait leur vigueur et renouvelait leur jeunesse d’année en année… Hannebarde touchait leurs branches, se rendait compte que sous l’écorce des sucs circulaient, respirait l’arôme des floraisons. Il montait. Sa tête commençait à émerger des feuillages, les dépassait et s’enfonçait dans du bleu qui venait de partout. Il se sentait heureux et fort dans son corps robuste, planté au milieu du jour, avec toute cette lumière du monde qui venait à lui, le baignait, le soutenait. Lui aussi était comme les pommiers, épanoui et sage, et jeune, avec cette floraison du sang dans ses veines à chaque beau jour. Sa poitrine se gonflait, aspirant l’air à pleins poumons et sûr d’appartenir, comme les arbres, au beau mystère de la sève généreuse et chaude, il gagnait son église. Il pénétrait dans sa niche froide et sombre au bas du clocher et se mettait à sonner le midi.

Bridille sur le sentier restait prise dans l’attente du premier coup de cloche et quand il venait, soudain délivré par Hannebarde, elle l’accueillait par un cri de joie. Et pendant que le vieux sonneur, courbé dans sa niche, sonnait, sonnait au cœur du bourg, la petite Bridille battait la cadence en mesure, les mains tendues.

Le soir, Hannebarde se tenait assis devant sa cabane. Il fumait sa pipe en méditant. Souvent, il revoyait dans sa mémoire la scène du sentier et il pensait à des choses auxquelles il n’avait jamais pensé, qu’il n’avait jamais su regarder un enfant, qu’il n’avait jamais compris ce que pouvait être un pommier épanoui sur sa tête, que la lumière du jour était belle. Il se disait que vraiment, avec un peu d’attention tout pouvait lui sembler nouveau. Tout… Il n’y avait qu’à regarder la petite chose rouge et blanche et bleue qui tournoyait sur le sentier… C’était peut-être le recommencement de tout. Que pouvait-on savoir ? Toute cette sagesse et cette sérénité qu’il avait accumulées au cours des ans, comme la moisson éparse de sa solitude, n’étaient peut-être qu’une lente préparation à des enthousiasmes inconnus, qu’un moyen seulement un peu perfectionné de pénétrer le mystère, d’ouvrir la porte à une autre joie ! Quelque chose de frais remuait en lui, il s’attardait longuement dans la nuit, puis il allait se coucher et dormait d’une traite jusqu’à l’heure de reprendre son travail. Le sommeil ne faisait que lui rendre plus fraîches et plus vivantes les images de la veille.

Parfois, il descendait vers le bourg et faisait un bout de promenade en compagnie de Cherbet, son ami, le cordonnier. Cherbet était un petit homme trapu et remuant, et toute sa personne respirait la jovialité. Il restait attaché à Hannebarde par l’habitude et peut-être aussi par une sympathie naturelle qui avait fait que, voici bien des années, ils s’étaient liés tout de suite. Mais Cherbet était une nature expansive et légère. Il aimait les plaisirs et la société. Et il avait de la peine à admettre la solitude de Hannebarde.

— Des hommes comme toi ne sont bons que pour le mariage, lui disait-il. Seuls ils ne savent pas s’en tirer. Ils deviennent des ours… Moi, c’est différent, je puis rester célibataire, j’ai de la « voilure »…

Il appelait « voilure » son entregent et son aplomb dans les affaires sentimentales. C’était un mot de sédentaire qui traduisait à sa manière la nostalgie que Cherbet gardait secrètement pour la mer qu’il n’avait jamais vue et les voyages lointains qu’il n’avait jamais faits. Hannebarde réagissait mollement, mais Cherbet insistait. Il lui avait découvert la femme qu’il lui fallait, une épicière dans la trentaine, encore fraîche et rudement bien située du point de vue financier.

— Tu n’as qu’à dire un mot, elle est à toi et le plus beau, c’est que tu aurais l’épicerie par-dessus le marché !

— J’aime mieux rester sonneur… disait Hannebarde, amusé.

— Sonneur ! Sonneur ! C’est pas un métier, au fond… et tu pourrais refaire ta vie !

Cherbet n’aimait pas que Hannebarde lui parlât de ses cloches. Il savait que par le bourg, on disait de-ci de-là que Hannebarde n’était plus bon qu’à sonner les cloches et qu’à force de les avoir sonnées, il pourrait bien en avoir reçu un choc en retour sur l’entendement.

— Tu penses toujours à tes cloches quand c’est une femme qu’il te faudrait… concluait Cherbet dépité.

La querelle en restait là. Elle reprenait aussi souvent que possible, sans altérer d’ailleurs leur amitié.

Rentré chez lui, Hannebarde s’endormait cette fois en pensant à ses cloches dédaignées. Il les aimait et son métier était bel et bien un vrai métier, et il s’y sentait à l’aise. Mais Cherbet ne pouvait pas tout comprendre. Comment lui expliquer qu’il ne sonnait pas seulement pour les autres, ou par obligation, mais aussi pour lui… Seul dans sa niche, il délivrait les sons, mais il les entendait lui revenir tout chargés des échos du monde. Il se sentait au centre de bien des tragédies et de bien des fêtes, de bien des tristesses et de bien des espoirs… Il valait mieux ne rien dire et rester fidèle à ce vieux rêve qu’on porte toujours en soi quand on est sonneur, ce vieux rêve de musicien…

II

Hannebarde tirait sur sa corde, la chemise ouverte sur la poitrine, le front incliné et les muscles bandés, comme dans une lutte. C’était bien une sorte de lutte, surtout quand il s’agissait de mettre en branle le jeu complet de ses cloches. Souvent la corde se raidissait, lui échappait et allait se balader dans les poutres.

— Ça n’est pas en main, se disait Hannebarde, il faut y en mettre un peu plus…

Il sautait, faisait un bond pour rattraper la corde, la rattrapait et recommençait. Cette fois il la tenait bien, il gagnait la lutte et la grosse bourdonneuse, car c’était elle qui la plupart du temps lui faisait recommencer la manœuvre, partait domptée.

La grosse bourdonneuse était la cloche la plus lourde du jeu, c’est elle qui donnait l’accompagnement de basse. Elle pesait près de deux tonnes et se montrait d’un caractère assez irascible… Hannebarde avait quelquefois à sauter à deux ou trois reprises pour attraper la corde et la mettre en train. Mais une fois en train, il la tenait bien, et elle allait d’un pas égal comme un animal tenu en laisse. Hannebarde avait le visage en sueur.

Le carillon d’Avril lui donnait moins de peine. C’était une petite cloche légère et docile. Elle rendait un son pur et cristallin. Une simple pression de la main sur la corde suffisait pour lui faire prendre sa place, d’un seul élan au sommet de la gamme. Elle ne défaillait pas. Elle avait une sorte d’allégresse dans son rythme. Il l’avait tout de suite baptisée carillon d’Avril à cause du grand plaisir qu’il éprouvait à écouter son timbre et à la manier.

Quand il sonnait ainsi, dans sa niche, les bras encordés, les muscles tendus, Hannebarde se sentait comme un dieu au centre de son œuvre en marche. Une symphonie montait en lui, le déridait, le comblait. Il sonnait de toutes ses forces. Son vieux corps s’épanouissait de nouveau comme les pommiers en fleur. Pour le bourg, sa sonnerie ne pouvait être qu’une habitude, qu’une routine. Pour lui c’était chaque fois un beau moment de plénitude et de joie.

Il sonnait pour le midi, comme disait Bridille, pour les mariages, pour les baptêmes, pour les enterrements.

Pour les mariages, il savait ce que c’était. C’était une affaire où il fallait tenir en réserve un bon coup de reins, de temps en temps, pour maintenir la grosse bourdonneuse dans la bonne cadence. C’était une simple pression de la main pour dégager l’élan allègre du carillon d’Avril. Et les deux timbres du premier coup se mariaient pour exprimer sans hésitation le bonheur sans mélange livré à la curiosité publique…

C’était aussi pour Hannebarde, c’était beaucoup une affaire où il fallait savoir être discret, ne pas lever la langue sans raison, garder un silence approbateur et surtout, avoir de la patience, toujours de la patience. C’est que malgré leurs airs dédaigneux, leurs plaisanteries ou leur indifférence, les gens venaient le voir à la veille du grand jour. Ils venaient avec des tapes amicales sur l’épaule et des petits airs entendus qui les rendaient plus familiers. Ils lui demandaient de sonner bien, de sonner mieux que d’habitude, de sonner comme pour une apothéose.

Il y en avait qui gardaient, tout en jubilant intérieurement, une mine de supériorité malicieuse comme pour laisser entendre que, malgré leurs yeux qui luisaient d’espérance, ils se rendaient parfaitement compte de ce qu’ils faisaient et qu’ils n’étaient pas dupes. Au fond, Hannebarde voyait qu’ils appréhendaient le moment où il ferait retentir le premier coup de cloche saluant leur bel avenir. Un pli presque imperceptible se creusait sur leur front et cette petite ride tenace entre les deux yeux dévoilait l’ombre et le souci de la future famille qui s’agitait en eux.

D’autres se livraient avec moins de précaution ; ils sentaient le vin et l’oignon, car ils venaient d’enterrer comme ils disaient, leur vie de garçon, et les bouteilles bues leur restaient sur l’estomac. Ils étaient brefs et chancelants comme des fantômes à peine entrevus.

Il y en avait qui étaient maigres et défaits comme s’ils sortaient de pénitence et ils parlaient avec des bouches fendues jusqu’aux oreilles. Il y en avait qui étaient lourds et gras, déjà blasés, et on sentait bien que la vie conjugale dans laquelle ils allaient entrer ne leur réservait aucune surprise.

Il y en avait qui baissaient les yeux et lâchaient des mots qui voulaient dire crûment que leur nuit de noce ne leur ferait pas plus d’effet que s’ils avaient couché avec leur femme depuis l’éternité…

Les uns laissaient entrevoir un avenir mal assuré, les autres pleuraient un passé mal éteint, tous lui livraient la double image de ce qu’ils auraient voulu être et de ce qu’ils étaient réellement. Hannebarde les écoutait, se taisait. Il leur donnait l’assurance qu’il ferait de son mieux et leur souhaitait d’être heureux. Il s’enrichissait d’une expérience qui se prolongeait au-delà de son propre passé.

Plusieurs de ceux qui étaient venus le voir la veille de la noce disparaissaient ensuite comme des feuilles dans le vent… Il n’en entendait plus parler.

Mais d’autres revenaient. Ils avaient des mines délabrées et des yeux féroces.

— Tu sais, le jour où tu as si bien sonné… Hein ? tu te rappelles, c’était un jeudi ! Eh bien, ce jour-là, tu aurais mieux fait de sonner le tocsin…

Ils pleuraient un bonheur qui avait été bref. Ils juraient, ils menaçaient. Puis, il se reprenaient à espérer. Des tout vieux, aux moustaches blanchies et aux genoux cagneux voulaient absolument recommencer. Des tout jeunes, la casquette sur les yeux, se moquaient d’eux-mêmes et de tout. Ils rigolaient et crachaient par terre avec des mines dégoûtées… Hannebarde aurait pu dire bien des choses, donner des conseils, faire le confident, mais il s’abstenait. Sa sagesse lui disait que tout commentaire serait superflu. Il se taisait et se contentait de faire son métier.

Mais pendant qu’il sonnait, un film se déroulait devant ses yeux. Il y voyait la cérémonie qui se déroulait dans les rues du village et à l’église. Il voyait ces ombres combinées du beau-père orgueilleux et du gendre modeste et en les regardant on ne pouvait jamais dire lequel des deux se mariait réellement. Il voyait ces amis du marié qui vont toujours comme s’ils n’avaient pas eu le temps de s’habiller correctement, l’un cherchant le gant qu’il tient dans la main, l’autre fixant ses chaussures qu’il n’a pas réussi à accorder avec son chapeau. Il voyait ces couples mal assortis qui surgissent d’une vague parenté en province pour apporter dans le cortège des images dont on ne voudrait plus se souvenir. Ces avares qui ont longuement supputé la vertu de leur fille et qui, à peine délivrés de ce souci, pensent déjà aux intérêts composés que pourra leur rapporter chaque bébé à venir, il les voyait. Ces gendres qui épousent, non pas la jeune fille qu’ils ont au bras, mais un poste avantageux dans l’administration, ou une sinécure dans une société par actions, ces fiancées déjà fripées ou ces tendres agnelles qui se sont trompées, ces beaux jeunes gens qui divorceront dans une année ou qui s’intéresseront plus à leur auto qu’à leur femme, et ces pauvres diables qui se marient tout simplement parce qu’ils aiment… et tous les autres encore, tous ceux et celles qu’on voit dans une noce, il les voyait.

Il voyait même parfois, dans ce film vieux comme sa barbe, une image secrète qui ne ressemblait à aucune autre. Il ne la regardait pas longtemps. C’était l’image de sa propre histoire. Elle remontait d’un lointain passé et flottait un moment sur la pellicule imaginaire, comme un poisson mort. Hannebarde la chassait vite, détournait son regard. Il n’avait plus aucune envie de la repêcher.

Pour le midi, Hannebarde sonnait ferme et clair. Il savait quel beau moment c’était pour le bourg. C’était le moment de répit au milieu du jour, l’heureux instant où l’on avait fait la meilleure partie du travail de la journée et où l’on avait faim. Hannebarde comprenait ce bonheur et même il était fier d’en donner comme le signal. Il tirait ferme et clair sur sa corde et les cloches partaient avec facilité. Il les sentait bien au point ; leur voix se répandait sur le bourg, plus vibrante encore que de coutume à cette heure tiède de la journée. Elle vibrait si bien qu’elle tirait les gens des ateliers, des usines, des bureaux. Même ceux qui étaient occupés au loin sur la colline, dans leur champ, accouraient à son appel. On les voyait gagner la rue, envahir les places. Ils parlaient, souriaient, se saluaient. Jamais on n’aurait dit qu’ils avaient été malheureux, le matin, d’avoir eu à se lever tôt, ou qu’ils cachaient de ces petites et grandes rancunes sournoises qu’ils réservaient d’habitude à leur voisin ou à leur concurrent. Ils marchaient bien, humaient l’air avec délices, se faisaient des grâces. La faim de midi les rendait souples et vifs, les embellissait. Ils avaient des démarches aisées, ils se serraient la main avec cordialité. Ces angles du caractère, ces pointes d’humeur qui, le matin ou le soir, leur tiraient les traits, les courbaient, les guindaient, disparaissaient comme par enchantement. On ne voyait plus des blonds que leurs yeux parfaitement bleus, des bruns, que leurs joues propres et rasées. Ils rajeunissaient pour un instant. Même leurs vieilles histoires de ménage ne les intéressaient plus. Ils se sentaient à l’aise, se coudoyaient, les notaires avec les professeurs, les gratte-papier avec les ferblantiers, les commis avec leurs patrons, les usiniers avec les cantonniers.

« C’est ma cloche qui leur donne du bonheur, pensait Hannebarde. Ils ont beau dite. À présent, ils dansent tous au bout de ma corde, la jolie danse de midi ! »

Ils avaient beau dire en effet, l’appel de midi les changeait, les transfigurait et ils allaient, par le bourg, à pas sonores, comme des héros redressés par la musique. Ils allaient. Et pour Hannebarde, c’était un chant toujours neuf que celui qu’il lançait de son poing solide à la recherche de tous les cœurs triomphants qui palpitaient à l’heure tiède de midi.

Pour les baptêmes, il avait de l’indulgence et de la bonté. Il revêtait en pensée ses cloches de bleu et de rose. Le carillon d’Avril vibrait comme une couleur. Et elle avait la douceur et la pureté d’un ciel sans nuage.

Pour les enterrements, il ne pleurait pas. Il avait même pris l’habitude de siffloter tout en sonnant, surtout en hiver quand la corde était souvent gelée et lui râpait les mains. Sa simplicité d’âme ne se démentait pas quand c’était un riche ou un puissant qu’on enterrait. Il ne tirait pas moins fort sur sa corde quand c’était un pauvre. La mort le faisait penser à la vie. Il se disait que la vie était assez pleine de mystère et de gravité sans qu’on aille encore en chercher dans la mort. Ses cloches chantaient d’ailleurs comme pour la vie, même quand elles étaient tristes ou voilées. Elles chantaient, c’était l’essentiel. Elles lui communiquaient leur rythme secret et les morts s’en allaient, doublement bercés dans son clocher et dans sa tête.

III

Maintenant Hannebarde pensait beaucoup au printemps. Il y pensait le jour et la nuit. Et chaque fois qu’il y pensait il pensait à Bridille…

Bridille grandissait. Longtemps, elle n’avait été pour Hannebarde qu’une petite tache rouge et blanche et bleue au soleil, sur le sentier de l’église. Elle glissait sur les cailloux blancs, elle disparaissait dans les framboisiers jaunes. Elle n’était qu’une petite chose colorée qui vibrait au soleil comme une cloche. Mais elle prenait beaucoup de place déjà, accaparait l’espace, le temps, absorbait jusqu’à l’image des vieux pommiers. Elle apportait une fraîcheur inconnue dans le jour. Les insectes, croyant butiner une fleur, la butinaient, les merles à ses gestes s’apprivoisaient, acceptaient les mies de pain qu’elle leur jetait. Hannebarde réfléchissait. C’était une petite chose si neuve, si simple, si claire ! Il en était surpris, étonné dans sa sagesse. Il ne se révoltait pas, il subissait un charme. Et Bridille grandissait, grandissait toujours !

— Comment que tu fais, M’sieur Hannebarde, pour sonner le midi ?

Elle répétait cette phrase enfantine, familièrement, comme pour renouer chaque matin le dialogue abandonné la veille.

Ce n’était rien, c’était tout. Une petite voix qui jaillit, qui vous prend, qui vous émeut jusque dans votre expérience la plus rassise. Et derrière la voix, derrière la tache de couleur qui vibrait, il y avait le visage de l’enfant qui se dessinait de plus en plus nettement, qui s’érigeait et se gravait sur l’écran étincelant du jour. Des cheveux blonds se détachaient d’un cou blanc, pur, et voletaient autour de la tête comme une flamme. Des yeux bleu gris, gris bleu s’ouvraient, riaient, indéfinissables dans cette clarté du cœur qui rayonne d’un enfant. Un visage frais, un monde tout neuf se détachait des choses, naissait d’un océan de rayons et abordait aux rivages de l’après-midi pour enchanter le vieux sonneur.

Hannebarde était dérouté, étreint, il pouvait toucher Bridille, la respirer. Il ne disait rien. Il ne parvenait plus à parler. Il aspirait l’air profondément, souriait. Avec le sourire, il recouvrait l’usage de la parole. Il parlait.

— Tiens, Bridille, regarde comment je fais pour sonner le midi. Je fais comme ça et puis comme ça. Bim ! Bam ! Bom ! Tu as vu ? tu as compris ?

Elle avait vu, elle comprenait. Elle soulevait les bras, les abaissait, en cadence et répétait, à son tour, de sa voix haute, claire : « Bim ! bam ! bom ! »

Ce n’était rien, c’était tout. Un sentiment très doux, une reconnaissance pour des mots à peine compréhensibles, un élan pour tout ce qu’il ne connaissait pas encore, la certitude que quelque chose d’absolument nouveau l’étreignait, une béatitude mystérieuse, brûlante et sereine à la fois envahissait Hannebarde. Il pensait aux années écoulées, au passé, au temps perdu. Mais que pouvaient les années, le passé maintenant que la petite chose vivante était sur le sentier de l’église, qu’elle était là tout le jour durant, qu’elle illuminait tout. Et le temps perdu ? Le temps perdu à ne rien comprendre, à ne rien savoir de cette flamme blonde sur le cou d’une gamine, de ce flot rouge et bleu et blanc qu’elle apportait, qu’elle suscitait dans les feuillages immobiles ! Que pouvait-il, le temps perdu ! Hannebarde sentait une ivresse monter en lui, marchait avec Bridille, courait avec elle, ne raisonnait plus, chantait. Il avait confiance dans l’air qu’il respirait, dans la main qu’il tendait à Bridille. Il avait confiance. Il ne marchait plus, ne travaillait plus, ne respirait plus que dans ce sentiment qui le pavoisait comme une ville en fête.

Et Bridille grandissait. Les cailloux du sentier, les framboisiers de la cure ne lui suffisaient plus pour occuper ses journées. Elle voulait voir le large, les champs. Elle s’intéressa aux herbes, aux bêtes. Les herbes, elle les voyait pleines de coccinelles, de caresses vives, de souffles chauds, de rosée. Elle voulait devenir abeille, papillon, abeille pour boire le suc des fleurs, papillon pour étinceler dans le soleil. Hannebarde avait beau lui dire qu’elle l’était déjà, elle n’en croyait rien. Elle s’épanouissait. Elle regarda le ciel. Elle y découvrait des nuages blancs, des roses, des rouges, qui s’en allaient, qui couraient comme elle, qui fondaient. Elle demandait à les connaître de plus près, leur parlait, posait des questions qui s’égrenaient le long des routes.

Elle grandissait. Elle découvrit les arbres de la forêt, les vieux sapins toujours verts, la feuille de hêtre qui jette de la splendeur au fond des sentiers. Les arbres sentaient la résine, la menthe, la balsamine. Elle les enlaçait de ses bras, les aimait.

Puis, elle regarda l’eau, qui était bleue, verte, transparente dans la source, qui était fraîche et rapide dans le ruisseau, qui devenait lente et belle dans la rivière. Elle y trempait les mains, s’y baignait le visage, la goûtait.

Elle apprenait, elle grandissait. Mais pendant qu’elle grandissait, Hannebarde voyait toujours mieux son visage. Son visage se couvrait de lait, de feu, de neige. Il brûlait, se formait, s’arrondissait. C’était lui à présent qui prenait toute la place et toute l’attention, c’était lui qui vous remuait jusqu’au plus profond de vous-même. Soudain il rosissait, devenait lisse comme un pétale et on ne savait pas quelle aurore le baignait. Soudain il pâlissait, une nacre, une blancheur inconnue vivaient dans ses traits. Il devenait lumineux, il frémissait au moindre souffle. Il devenait beau, avec des ombres tièdes sous les yeux, des clartés dorées dans le sourire, des blondeurs plus lourdes dans les cheveux. Il se précisait toujours davantage dans sa réalité exigeante. Il jaillissait des feuilles, des pierres, des herbes comme une source. Et Hannebarde tremblait de bonheur par moment devant son apparition. Hannebarde se sentait désarmé, dépouillé devant cette source qui se jetait dans la vie. Il n’arrivait plus à penser, balbutiait. Ah ! cela lui servait à grand-chose d’être vieux, d’être sage. La vieille enveloppe tombait de lui, allait rejoindre dans le passé les tragédies mesquines de sa vie, les heures perdues à crier, à manger pour rien, pour une dispute de café, pour une combinaison politique. Des trésors inconnus le frôlaient. Il rougissait comme un adolescent devant les premières révélations de la beauté féminine. Il se croisait les bras, frissonnait. Il regardait intensément, fermait les yeux, les rouvrait et les essuyait, ébloui. Il tâtait l’air, l’eau, le jour, comme Bridille. L’air ne lui donnait plus comme autrefois cette impression de vide, d’inutilité, il était plein de choses denses, de baisers, de caresses, et chaque souffle, chaque rayon, il aurait pu le prendre et le tenir dans sa main. L’eau ne coulait pas pour rien, dans les champs, elle abreuvait les gazons, cascadait sur les cailloux, répondait e aux oiseaux. Tout, dans la nature se chargeait d’un sens nouveau et quand le jour venait, il savait qu’il serait rempli d’oiseaux migrateurs qu’il n’avait jamais vus et de sonneries retentissantes qui ne venaient pas du clocher.

Il sentait qu’il changeait. Ses facultés s’aiguisaient. Sa vue devenait plus perçante, son ouïe plus fine et le moindre changement de température, il aurait pu le prévenir, le déceler à l’avance, de son seul doigt levé, sensible comme un baromètre. Sa force augmentait. C’est à peine s’il sentait encore la résistance de sa corde, quand il sonnait. Il gagnait en souplesse, en agilité. Il se roulait dans l’herbe comme un écolier, sautait les ruisseaux, les haies. Sa cabane rajeunissait à vue d’œil, comme lui. Les vieux objets qu’il maniait depuis des années, ils lui semblaient neufs, il croyait les employer pour la première fois. Ces fatigues qui le prenaient aux changements de saisons chaviraient. Même quand il ne dormait pas, attardé dans sa joie, il se sentait dispos ; il n’avait qu’à se laisser aller, suivre l’impulsion de son corps, il était tout de suite et tout droit sur la route, sur le sentier, dans sa niche. C’était comme une chanson qu’il vivait tout le long des heures. C’était une chanson, c’était le printemps. Et dans le printemps, Bridille, et dans Bridille son visage, son visage plus grave, plus murmurant, plus limpide qu’une source. Et Hannebarde allait, allait, avec au cœur ce délire et ce printemps, tout cela qui était plus beau que tout ce qu’il avait senti de beau jusqu’à présent.

Bridille grandissait. Elle n’avait plus de maman. Une tante un peu myope la soignait. Elle s’intéressait davantage à ses voisines qu’à elle. La plupart du temps elle n’avait pas l’air de savoir que Bridille existait. Peut-être détestait-elle l’enfant, qui ressemblait à sa mère, dont on avait vanté la beauté et qui était morte jeune, tandis qu’elle était laide et vieille. Elle avait envié le bonheur de sa sœur avant de haïr sa mémoire. Elle avait souhaité se faire épouser par le veuf, mais lui n’oubliait pas la morte, et semblait ne pas comprendre les avances de la tante. Il restait bien veuf. Il creusait les fosses, entretenait l’ordre dans le cimetière et passait le reste de son temps au café. De sorte que Bridille était seule, abandonnée de sa famille.

C’est Hannebarde qui la remplaçait. Tout de suite un pacte tacite, secret s’était établi entre eux, basé sur une confiance totale. Pour Bridille, Hannebarde était tout, le père, la mère, le sonneur, l’inconnu. Elle fréquentait l’école, mais n’y apprenait rien. Elle n’apprenait qu’avec Hannebarde. C’était lui qui lui apprenait à épeler les choses, les êtres. C’était lui qui lui montrait comment il fallait faire pour distinguer les couleurs, le vert des prairies du vert des hêtres, le rose du soleil couchant du rose de l’aurore, le bleu du ciel du bleu de ses yeux. Il lui apprenait la géographie, la géologie et mille petites sciences secondaires, en l’emmenant sur les collines, en la faisant contourner les forêts, la rivière, en lui expliquant ce qu’était une pierre, un rocher, une combe, une vallée. Il cherchait à apprivoiser les orages en les niant, en s’exposant à la foudre pour les lui faire comprendre. Il grattait le sol, plantait de la rhubarbe, des tulipes, de la salade pour lui faire sentir ce qu’était la terre, ce qu’elle pouvait sur de frêles graines, ce qu’était la germination et comment les feuilles montaient vers la lumière du jour dès leurs plus tendres pousses. Il escaladait les arbres, ramenait des nids, des fruits pour lui montrer comment l’été travaillait ses trésors. Il imitait la voix des animaux, pour la convaincre que toutes les bêtes ont un langage, poussait un petit cri d’hirondelle s’il le voulait, ou rugissait comme un lion s’il le fallait, au nom de la vérité. Il chantait pour elle. Il prenait ses cloches à témoin qu’il avait la voix juste, et lui prouvait par comparaison que tous les hommes ne l’ont pas. De son regard insistant, il explorait le ciel, la nuit, pour lui ramener au matin quatre ou cinq étoiles minutieusement dépeintes, qu’elle pouvait retrouver, le soir venu, en regardant par la fenêtre, avant de s’endormir.

Hannebarde était tout, la belette, le léopard la jardinier, le pinson, l’astronome. Il enseignait le rêve, le savoir, la patience, l’enthousiasme, la vérité. Il donnait tout, sa barbe pour expliquer la toison des animaux frileux, sa main rude pour escalader les murs, son cœur pour être au monde comme dans un paradis. Et Bridille entendait, comprenait, prenait tout. Jamais confiance réciproque n’avait jailli aussi spontanément, aussi librement de deux âmes aussi distantes l’une de l’autre par l’âge, mais aussi près par la sincérité et la candeur. Leur pacte était scellé d’azur, de vent frais, de rosée bleue, et de simplicité.

Mais un jour, un jour Bridille eut quinze ans. Quinze ans, ce n’est rien encore pour certaines jeunes filles qui se développent tard. Mais pour Bridille, c’était beaucoup. Elle était précoce. Elle avait poussé rapidement, son corps s’était formé vite. Son âme était d’une enfant, son corps était devenu féminin. Elle ne s’en inquiétait pas, elle s’en doutait à peine. Elle restait naïve et fraîche comme aux plus beaux jours de ses premiers pas sur le sentier. Ce jour-là, elle alla ramasser des jonquilles dans les champs. Elle apporta son bouquet à Hannebarde, prit ses fleurs et l’en couronna. Elle riait. Hannebarde riait avec elle, la prenant dans ses bras, admirant les jonquilles. Et tout à coup, il pâlit, il frissonna. Bridille était tout contre lui, blottie dans ses bras. Et pour la première fois, il sentait sur ses genoux, contre sa poitrine le petit corps chaud de quinze ans de Bridille. Alors, la flamme, la vieille flamme avec laquelle il croyait en avoir fini, la flamme aiguë et rampante du désir lui mordit les reins. Il ne bougea pas, attendit. Elle mordait bien, elle le tenait encore une fois. Il la reconnaissait et pourtant elle aussi semblait changée. Elle semblait venir du fond des âges, à travers des milliers d’années, de chutes, d’étreintes, de renaissances pour le prendre, se glisser dans ses veines avec un feu nouveau. Autrefois, à ses moments d’amour, elle lui inspirait une hâte brutale, élémentaire. Maintenant, sans rien perdre de sa force, elle le remplissait d’un feu doux, profond et large, beaucoup plus tranquille, mais si vaste. Il se contint, il se retrouva. Il comprenait. Ce printemps inconnu, impérieux qui se préparait depuis des jours, venait d’éclore soudain. Cette renaissance qui s’insinuait dans sa vie, qui transfigurait sa sagesse, qui le plongeait au centre des mots, comme s’il avait à réinventer le langage des hommes lui-même, elle se faisait. C’est une féerie étonnante qu’il vivait. Elle le pénétrait, le secouait jusque dans sa fibre la plus intime. Il ne lui résista pas. Il ne le pouvait pas. Il était incapable de faire un geste pour s’y soustraire. Et il resta là, pressant, sans mot dire, le petit corps de quinze ans se révélant à lui brusquement.

Bridille ne se doutait de rien. Elle continuait à se blottir dans ses bras, rieuse, abandonnée. Elle lui offrait sans défense ses deux petits seins denses, déjà très fermes et très durs qui tendaient l’étoffe de sa blouse, s’arrondissaient doucement ; elle appuyait contre lui sa taille mince, flexible et déjà lourde de langueurs promises ; elle lui livrait ses hanches menues, dont le mouvement précis retentissait jusqu’au fond de son être. Il ne bougeait pas, il subissait son enchantement. Il avait le sentiment que le corps de Bridille était une chose miraculeuse. Une chose fermée, sans rature, une chose nette et lisse, sans aucune place pour un hiatus, mais si vivante et si sensible. Il en était bousculé et ravi. La vieille flamme se changeait en cantique. Il sourit, mais ses tempes bourdonnaient. C’était comme si toutes les cloches de l’église lui étaient tombées dans la poitrine, les plus lourdes et les plus frêles, les plus éclatantes et les plus suaves, pour se mettre à sonner toutes ensemble le plus merveilleux carillon qu’on ait jamais entendu. Longtemps, il resta sous le charme de cette sonnerie imprévue. Puis, il se calma. Puis il regarda de nouveau le visage de Bridille. Il le reconnaissait bien. Dans ses yeux, l’image en était fixée. Mais jamais comme à présent, il n’en avait senti la densité et l’éclat, la neige rose immaculée. Il comprenait que c’était bien là le visage qui correspondait au petit corps d’une seule coulée de marbre et de feu, net et lisse et sans bavure ! Il le voyait dans ses détails et dans son ensemble, comme un paysage, le plus beau des paysages. Il en respirait la pureté presque irréelle. Visage de jeune fille, d’enfant encore, mais où le visage de la femme qui vient, qui est là, qui parle, apparaît, charge tous les traits d’un abandon plus lourd, noie toute l’expression dans une gravité plus secrète et plus chaude. Visage de l’enfant et visage de la femme qui mûrit dans l’enfant. Non pas la femme telle qu’autrefois Hannebarde s’en était fait l’idée, et qui n’était qu’une chose sans défense, ouverte à l’étreinte du mâle, mais de la femme fermée, le bourgeon gonflé de sèves, la corolle repliée sur elle-même, vêtue de caresses, la cloche neuve qui n’a pas encore battu. L’enfant et la femme, le visage et le corps et l’âme, tout le miracle de Bridille, qu’il tenait sur ses genoux et qu’il pressait dans ses bras comme un hymne vivant et plein. Il ne tremblait plus, il était calme. Il voyait bien qu’il n’y aurait plus jamais autre chose sur la terre que la brûlante merveille qu’il tenait dans ses bras, que le printemps inouï qui le transperçait. Il ne pourrait plus désormais vivre que pour cela et par cela.

Dans ses yeux bleus, si froids d’habitude, la flamme brilla, transfigurée. Il se détacha de Bridille, sourit encore, se détourna. Des larmes lui brûlaient la paupière.

— Ce n’est rien, dit-il, je ne pleure pas. Ce n’est pas cela, c’est la joie. Toutes ces jonquilles, tu comprends, à la fin ça finit par être trop beau. Ce n’est rien, je t’assure… Je vais refaire le bouquet. Je le mettrai sur ma table… Ça me fait tellement plaisir !…

IV

Le printemps qui avait saisi Hannebarde devenait un pur enchantement intérieur. Il n’en vivait que plus intensément sa vie quotidienne.

Cette force, cette vigueur qui renaissait en lui, grandissait encore. Sonner n’était plus qu’un amusement. Ses muscles intacts jouaient comme des ressorts d’acier. Les plus violents efforts le laissaient sans fatigue. Son dos se redressait, sa tête se tenait plus droite, sa souplesse était évidente.

Il marchait beaucoup. Marcher était une façon d’étreindre le monde, de pénétrer la réalité des choses. C’était aussi un jeu, une détente de toutes ses facultés, une libération. Il franchissait de grands espaces, arpentait les prés, grimpait les collines, gagnait la montagne. Souvent, quand il marchait, il avait l’air de danser ; souvent, de bondir. On aurait dit un impala sous les arbres. Souvent, il avait l’air de marcher, sans plus, et on aurait dit que c’était la première fois qu’un homme marchait. Il allait d’un pas égal, le pied bien appuyé contre le sol et le sol venait à lui. Les plis du terrain, les pentes, les plateaux le servaient, s’offraient à lui et s’incorporaient, avec l’air, l’eau, les herbes à sa marche. Il jouissait de son aisance. Il saisissait les moindres reflets de l’eau, le moindre pas de lièvre au fond du bois. La rumeur du bourg lui parvenait avec tous ses bruits particuliers, de maison en maison, de rue en rue. Il distinguait de loin le heurt des machines, le langage des métiers, l’éclat des voix. C’était comme un dialogue qu’il surprenait du haut de la colline et qui lui livrait l’âme des habitants, le sens des habitudes et des occupations familières. Il s’éprenait du bourgeonnement des haies, des noisetiers, de l’épanouissement des églantines. Dans l’ombre fraîche des hêtres, des oiseaux pépiaient, des écureuils sautaient. Il lisait leurs cris, leurs attitudes comme dans un livre ouvert. Le paysage se dorait, il en absorbait l’éclat comme un breuvage. Le ciel était bleu, était blond entre les troncs résineux, il touchait sa palpitation secrète. Le soir tombait sur le bourg comme un événement et tout lui devenait plus sensible qu’une symphonie, la couleur et le son, la transparence de l’air, la densité des pierres, des feuillages, des maisons. La pourpre de l’horizon l’empourprait. Et le touchaient aussi, comme s’il avait à vivre la gamme entière de l’arc-en-ciel, ces traînées roses, flamboyantes qui s’accrochent aux toits, ces bleuités tendres qui montent des champs de crocus, ces verts humides, pâles et glissants qui remplissent les combles, ces violets mordorés qui pendent aux flèches des clochers, ces lames de blancheur frémissante qui jaillissent des carrières de calcaires ouvertes au flanc de la montagne comme des blessures. Il respirait la langueur des plantes qui s’endorment, la douceur des cris qui s’éteignent, la paix des lampes qui s’allument. Il écoutait une musique où les couleurs et les sons s’exaltaient et se répondaient réellement.

Même quand il ne marchait pas, la musique continuait, l’environnait, l’enveloppait. Il allait dans la clairière, casser des cailloux pour le compte de la commune. Il n’avait qu’à s’asseoir sur son tas, prendre son marteau, commencer son travail. La même allégresse, la même facilité l’accueillaient, le transportaient. Autour de lui la forêt bruissait, se gorgeait d’ombres, s’alanguissait. L’éclat du marteau retentissait dans les arbres, réveillait des échos endormis. Les sapins accrochaient la lumière et s’associaient à sa joie. Mille petites fleurs embaumaient pour lui. Les hêtres flammés de vert semblaient délirer. Il voyait comment, dans les retraits ombreux des ravins, les fougères s’élèvent, luisent dans un rayon ; comment les racines des arbres par place remontent à la surface, crèvent le sol, se nouent dans de la mousse. Des senteurs de framboises sauvages et de fraises mûres circulaient autour de lui. Casser des cailloux pour le compte de la commune n’était plus qu’une fête des sens et de l’esprit.

Il allait aussi faucher chez les paysans, pour les foins. Il entrait dans l’herbe comme un nageur dans l’eau. L’herbe était mûre, drue, chargée de rosée et lui tapait dans les jambes comme des vagues. Il lançait sa faux d’un élan passionné, de toute la vigueur de ses bras, de toute l’envergure de sa taille penchée en avant. Il surprenait le frisson de l’herbe tranchée nette au fil de l’acier, la rapidité de la blessure et la sève épaisse et blanche qui s’en échappe, puis la chute lente, le vertige presque rythmé du sillon qui titube, toutes les tiges inclinées l’une contre l’autre, et qui tombent ensuite par paquets humides et bien alignés contre le sol. Les autres ouvriers réclamaient, qu’il allait trop vite, qu’on ne pouvait pas le suivre, que c’était de la folie de faucher ainsi. Il n’entendait rien, emporté par son dieu. Il souriait dans sa barbe comme un ange et rentrait le soir aussi frais que s’il avait dormi toute la journée sous les ormes.

Il allait par le bourg, se promenait plus souvent qu’autrefois. Il marchait droit et saluait les gens avec plaisir. Il devenait loquace, serrait des mains, parlait.

La mère Pagette avait beau le surveiller du coin de sa rue quand il faisait ses courses. Il n’en avait plus peur. Il l’abordait de face. Elle l’invitait toujours à venir la voir dans sa cuisine quand son mari était absent. Autrefois, il fuyait. Maintenant, il entrait. Elle avait des yeux en vrilles et un tablier sale. Elle lui touchait les mains, il se laissait faire. Elle lui préparait un petit verre d’eau-de-vie de prune, il la buvait. Elle lui parlait de son long veuvage, de sa belle prestance et du pauvre air minable qu’avait son mari, le père Pagette, quand il se tenait assis le soir sur son banc en revenant du travail, il la laissait dire. Il se contentait de l’assurer que le soleil était vraiment chaud cette année et que les légumes poussaient sans contrainte dans les jardins. Quand il se levait pour partir, elle tâchait de le frôler au passage, de lui tirer l’oreille, de lui souffler dans le cou. Il partait et c’est l’autre haleine, celle de son printemps qu’il sentait sur sa nuque.

Il allait par le bourg, buvait un peu de bière avec Cherbet, qui n’en revenait pas. On commençait à remarquer comme il se tenait droit et comme il souriait avec sérénité.

— Il prend des airs bibliques, disaient les uns, à force d’y avoir été, l’église a déteint sur lui…

— Il fait partie d’une secte, disaient les autres, il vous donne la main d’une drôle de façon…

Les commentaires étaient prudents, plutôt bienveillants avec un brin d’esprit frondeur. On colportait quelques histoires, qu’il dansait la nuit au clair de lune, dans sa forêt, qu’il ramassait des herbes magiques dans la clairière, qu’il parlait tout seul, dans sa cabane, comme un poète…

Le maire, prévenu de ce changement, s’approcha de lui, le questionna habilement, voulut en avoir le cœur net. Le résultat de la conversation fut concluant. Pas de danger à redouter : Hannebarde était toujours le même original, mais avec l’âge, n’est-ce pas, il tombait un peu en enfance…

D’autres ne se contentaient pas de cette explication, auraient voulu en savoir davantage. Hannebarde leur paraissait à la fois trop simple et trop mystérieux. Ils avaient des doutes, des craintes, ils attendaient.

Lui, n’attendait pas, il marchait et il les regardait avec indulgence, comme s’ils étaient tous aussi simples et aussi inoffensifs que ces fleurs qu’on appelle des boutons d’or…

 

Il alla à la Fête de l’Été.

La Fête de l’Été avait lieu au début des vacances scolaires. C’était une vaste kermesse qui réunissait, une fois l’an, les jeunes et les vieux, les pauvres et les riches, les orgueilleux et les humbles. On y buvait frais, on y mangeait beaucoup. Les fillettes, les femmes y arboraient leurs toilettes neuves. On décorait. On dansait. Toutes les fanfares et toutes les chorales y étaient. Il y avait des carrousels. On s’étourdissait en famille.

Depuis bien des années, Hannebarde n’avait plus participé à cette réjouissance générale. Il ne faisait plus partie du bourg en joie, il n’était plus de la famille. On l’avait oublié. On le revit. Mais ce ne fut pas si simple que cela.

La fête battait son plein, quand l’événement se produisit. Un homme tout à coup avait surgi au milieu des enfants, des carrousels et des fanfares et s’était appuyé contre le mât de Cocagne, le grand pilier qu’il fallait grimper, au centre de la fête, pour avoir un prix. Cet homme était Hannebarde. On aurait dit qu’il avait jailli du pavé. Son apparition soudaine provoqua la stupeur. Les jeux cessèrent, les musiques se turent. Instinctivement la foule avait reculé, on fit le vide autour de lui. Sa présence était comme un défi et une provocation. Que venait-il faire ici ? Que voulait-il ? Pourquoi venir troubler la fête ? Que signifiait cette immobilité et ce silence, quand tout le monde s’agitait et dansait ? Il ne bougeait pas, mais un étrange magnétisme émanait de lui. Était-il fou ? Allait-il bondir sur la dame du tire-pipes et l’avaler ? S’il pensait pouvoir narguer tout un peuple en dimanche, on allait le lui faire voir ! Déjà des murmures, des menaces s’élevaient. Mais soudain l’homme bougea, sortit de son immobilité. Ce fut bref et imprévu comme son apparition. Hannebarde bondit sur la place, fit un saut périlleux, empoigna quelques enfants par les mains et se mit à danser. Du coup, l’énigme fut résolue. Un immense éclat de rire secoua la foule. Les enfants, d’abord un peu intimidés par le bond de Hannebarde, se décidèrent vite à accepter le jeu. Un à un, puis par bandes, ils entrèrent dans la danse. Puis, une dame se décida à les imiter, puis un homme, puis d’autres dames et d’autres hommes. Hannebarde allait en avant, entraînant tout le monde. La fête se changeait en une vaste ronde qui se déroulait avec l’impétuosité et la force d’un élément. Personne n’y échappa, n’y résista, les femmes et les hommes, les musiciens et les chanteurs. La ronde tourna sur la Grande Place, déborda dans les rues, fit le tour du bourg, galvanisée par Hannebarde. Il allait comme un diable ou comme un ange. Son élan était irrésistible, il se sentait des ailes. Il improvisait des pas, des bonds, des danses. Il chantait :

 

Aujourd’hui c’est le grand soleil,

fan, fan ma farandole,

le soleil qui conduit le bal,

fan, fan ma farandole !

Et tous les jeunes sont devant,

fan, fan ma farandole,

et tous les vieux suivent gaiement,

fan, fan ma farandole !

 

Il chantait ce qui lui passait par la tête, il inventait. Les autres reprenaient en chœur. Et la ronde s’élançait, se répandait. On ne savait plus où elle commençait ni où elle finissait. Elle était la houle, elle était la mer. On ne s’expliquait plus comment elle pouvait durer, s’augmenter toujours d’une nouvelle ardeur. On ne s’expliquait plus, on se laissait aller. On trépignait, on chantait, on courait. On était tous là, ensemble, à s’embrasser, à se presser les mains, à s’enlacer. On était tous là, soudés les uns aux autres, confondus dans les mêmes mots, les mêmes cris, le même tourbillon, la même joie incompréhensible. On était tous là, le bourg entier, les plus soigneux et les plus sales, les plus hargneux et les plus sages, les plus malins et les plus bêtes, unis dans un même transport ou dans un même délire…

Puis, le soir venu, la ronde fantastique se brisa, se dispersa dans un concert d’applaudissements et de rires sonores. Il ne resta plus qu’à regrouper les fanfares et les chorales pour jouer un dernier morceau. Les oriflammes claquaient dans l’air comme des cris de triomphe.

Des vieux disaient, en pleurant de joie :

— Depuis qu’on se souvient, on n’a jamais rien vu de pareil.

Des jeunes, dont l’esprit critique revenait avec le souffle, concluaient :

— Ce sacré Hannebarde, tout de même, qui est-ce qui aurait cru cela de lui !

La fête mourut au clair de lune qui avait l’air de répandre du miel sur le bourg.

 

Hannebarde était remonté dans sa cabane. Il souriait. Que pouvait-il faire d’autre que sourire ? Aussi simplement qu’il sonnait, qu’il cassait des cailloux, il avait dansé. Il se sentait aussi vrai, aussi logique qu’avant. Il était calme, heureux, humble. Il avait pour lui le printemps qui était venu le prendre, qui le tenait, qui ne s’en irait plus. Le printemps, et dans le printemps le petit corps chaud de quinze ans, le petit corps qui devenait plus réel et plus précis encore dans la solitude et le souvenir. Il avait la révélation de la vivante merveille d’une seule coulée de chair, de marbre tiède, rose où toutes les nuances de la lumière pouvaient jouer, celle du soleil et celle des étoiles. Où tous les frissons de la terre pouvaient courir, ceux des sources et ceux des feuilles. Le petit corps de quinze ans qui était la forme même de cette âme radieuse qui brillait au fond des yeux bleu gris gris bleu comme un astre. Il avait pour lui cette chose qui était le printemps et qui était Bridille et qui enveloppait cette nuit de juin d’une paix grave et lumineuse qui vous prenait comme un vertige bienfaisant.

Encore une fois le vieux passé mourait au bord de cette nuit, le vieux passé était mort avec ses relents indicibles, ses grimaces à double entente, ses faux pas innombrables, ses élans mort-nés. Hannebarde n’avait plus aucune émotion à voir cette mort déjà indifférente. Longuement il regarda les étoiles cribler le ciel de clous d’or et les ombres bleues tomber sur le bourg. Puis, il s’endormit comme un enfant.

V

On vivait bien par le bourg, on vivait bien depuis la Fête de l’Été, qui était devenue la Fête à Hannebarde. On disait que c’était la plus belle chose qu’on avait vue, dans le bourg. On l’avait déjà dit, on le répétait. On vivait bien.

L’été était beau. Jamais le ciel n’avait été si constamment bleu, si pur. Le soleil pour une fois se montrait dans sa vraie gloire. Il tombait tout droit, comme une flèche dans les vitrines des magasins. Le pharmacien sortait de sa pharmacie, baissait le store, le relevait, le baissait de nouveau. Trois fois par jour, il recommençait, cherchant le moyen de protéger ses glycérines contre le feu du ciel. Il n’y avait rien à faire. Le soleil trouvait les joints, coulait comme de la lave, fondait les pots et les pommades. Le pharmacien, ami de la nature, en attrapait des plis au front. Mais le chapelier, ami de la bonne chère, se déridait dans son coin de porte. C’est lui et sa vitrine qui bénéficiaient de l’ombre protectrice que le pharmacien cherchait en vain pour son étalage à obtenir de son store. Et c’était une ombre délicieuse, venant d’un store si bleu et si perfectionné, sans compter que les chapeaux de paille d’Italie se vendaient si bien, cette année. Le pharmacien disait qu’on vivait dans un four, le chapelier, dans une grotte et tout rentrait dans l’ordre après ces paroles vengeresses. On vivait bien. Les laitiers, les facteurs étaient en avance d’une heure sur l’horaire, le matin, tant la fraîcheur de l’aube leur faisait oublier montres et ponctualité. Les laitiers avaient tant de majesté qu’on les aurait pris pour des dompteurs de fauves, à côté de leurs chiens. Les facteurs ouvraient le col de leur veste, s’épanouissaient comme s’ils n’avaient plus jamais à porter que des lettres d’amour ou d’amitié. On vivait bien. Si un grain de poussière s’élevait dans la Grand-Rue, l’arroseuse publique accourait, le noyait dans un jet triomphant. Si un enfant avait de la peine à avancer sur sa trottinette, un agent de police accourait, le soutenait, le réconfortait, confondant soudain son métier orgueilleux avec celui des plus humbles sœurs de charité. Les cantonniers, les ouvriers du gaz, les balayeurs avaient l’air de faire vraiment partie de la voirie, des trottoirs et de la rue. Jamais ils n’avaient fait la toilette du bourg avec autant de facilité, de naturel. Si un objet tombait d’une fenêtre, ils l’attrapaient, le rapportaient. Si une porte s’ouvrait, ils s’offraient pour la tenir. Si un bouquet de lilas se penchait sur la rue, ils le relevaient, le respiraient. Ils s’accoudaient aux vérandas, aux perrons, semblant vouloir aider les gens à goûter la belle journée qui venait. On vivait bien. Les hirondelles volaient haut. C’est à peine si on pouvait lire encore les pronostics qu’elles traçaient, en caractères minuscules, dans le ciel qui les absorbait aussitôt comme une page qui boit l’encre. À cinq heures du matin, le sergent-major de gendarmerie en retraite se levait, lui qui n’avait jamais réussi à s’éveiller avant neuf heures, au temps de son service actif. Il s’asseyait devant sa fenêtre et se rasait. Puis, il regardait. Il regardait dans la mansarde d’en face où la jeune servante du Lion-d’Or sortait toute nue de son lit, car il faisait chaud la nuit sous les toits, et s’élançait vers son lavabo pour se débarbouiller, car l’eau était fraîche le matin. Le ciel était rose sur le bourg et la jeune servante encore plus rose dans la mansarde.

— C’est vraiment ce qu’on appelle un bel été, murmurait le sergent-major, et il continuait à regarder.

Après le déjeuner, à l’heure du café, encore ébloui par la vision de la double aurore de son lever, il racontait à ses amis du Lion-d’Or qu’on ne savait vraiment plus si le ciel le matin ressemblait aux femmes ou si les femmes ressemblaient au ciel. Ce que les amis pouvaient d’ailleurs vérifier sur l’heure, car des dames passaient justement, se promenant, à deux pas de la tonnelle du Lion-d’Or. Elles passaient, en effet, dans une confusion de rose, de bleu et de blanc, qui expliquait le daltonisme du sergent-major. Mais dès que le soir tombait, la confusion n’était plus possible, on pouvait de nouveau distinguer le bleu du ciel du bleu des robes et le rose des visages du rose de l’aurore. Mais un autre phénomène se produisit, auquel on ne s’attendait pas et qui, lui, exigeait une vue excellente pour y croire… Mme Pluche, la femme du percepteur, se promena en robe zinzolinette coquelicot. Or, cinq minutes après son passage, on vit apparaître Mme Pirac, la femme de l’adjoint au maire : elle était également en robe zinzolinette coquelicot. C’était la première fois qu’on voyait ces deux vieilles ennemies habillées exactement de la même façon et de la même couleur, l’une portant le rouge quand l’autre arborait le blanc, l’autre étant en hyacinthe quand l’une était en saumon.

— Il n’y a pas que moi qui vois de travers, concluait le sergent-major. Il faut vraiment que l’été soit beau pour que des choses pareilles arrivent…

On vivait bien. Soudain, tout paraissait lourd, étouffant et le bourg languissait, vers les quatre heures de l’après-midi, comme un désert. Soudain, tout rafraîchissait, la brise se levait, et les lilas embaumaient de nouveau. Soudain, les grillons se taisaient, contenaient leur ivresse et l’on voyait le chimiste communal, profitant de cet instant de silence, sortir dans son verger et se mettre en bras de chemise. Débarrassé pour une fois de son gilet blanc et de sa redingote verte, il se laissait choir dans l’herbe, trouvant sans le vouloir la vraie recette et la vraie formule du bonheur. Soudain il faisait clair, il faisait tendre. Le coq de Mlle Victorine, l’institutrice qui avait été gouvernante en Russie, interrompait sa sieste dans la cour et s’approchant, le col cravaté de rouge, de ses trois poules et poussait un cri. Fausse alerte ! Le cri, étouffé par l’été, partait mal, mourait en gloussements et c’est juste s’il arrivait à ébranler la faible coccinelle qui dormait sur un brin d’herbe… Soudain tout devenait bon, limpide. Pas moyen de retrouver sur le visage des Gatz et des Goth, les deux plus grands propriétaires d’immeubles, ces traces de haines qui dénotaient la virulence des rivalités familiales et d’intérêts. Sur le mur mitoyen qui séparait les demeures des deux familles, les capucines pouvaient de nouveau croître, les Gatz ne manquant pas de les arroser le matin quand les Goth oubliaient de les couper la nuit. Les Chaumin, aîné et jeune, qui tenaient les deux pâtisseries concurrentes, s’empruntaient des chocolats et se passaient leurs vendeuses. Le maire avait fait la paix avec son beau-frère, le colonel d’artillerie, auquel il envoyait, pour les nettoyages hebdomadaires sa servante surnuméraire. Et le secrétaire municipal, délivré de l’humeur tâtillonne de son patron rasséréné, somnolait, assis à califourchon sur son bureau en écoutant les airs méridionaux des ouvriers peintres qui badigeonnaient les façades de la mairie. On vivait bien. La route cantonale abandonnée à tous les automobilistes se perdait dans la verdure. L’agent-voyer la suivait comme un tunnel, mais chaque borne exposée au soleil, il avait une vue qui donnait sur la campagne. Il s’y arrêtait un moment, espérant guérir ses chagrins d’amour en regardant les paysans rentrer le foin. Quand il repartait, la pierre était aussi chaude que son cœur. On vivait bien. On avait pour quelques jours donné congé au personnel et aux ouvriers des usines, des ateliers. Les ouvriers partaient pour la montagne, avec leurs familles, s’étendaient sous les sapins, pique-niquaient sur l’herbe et rentraient le soir bronzés par le grand air. Les patrons, les magistrats en profitaient pour promener leurs dames dans les hortensias de leurs chalets rustiques. Seul, le notaire Jumelin, trop conscient de ses intérêts, continuait à recevoir, dans son alpage, les clients paysans qu’il abreuvait de vins énergiques. Soudain, tout devenait plus léger, tout chantait. Cette polémique sur la grammaire, qui avait duré tout l’hiver et qui mettait aux prises les deux maîtres de français de l’école secondaire, disparut, et le journal local fut débarrassé de ses fautes d’orthographe. Parfois un nuage apparaissait à l’horizon, disparaissait de nouveau et ce n’était rien qu’une fausse alerte comme le cri du coq de Mlle Victorine. Mais réveillé par ce signe des anciens temps, le maître de mathématiques installait son télescope sur le toit de sa maison, qu’il avait exprès fait bâtir plat, et cherchait à calculer la vitesse de la fuite du faux nuage vers l’infini. Ses amis venaient le surprendre le soir au milieu de ses logarithmes, pour avoir le plaisir de regarder la lune d’un peu plus près. On vivait bien. On vivait vraiment comme il aurait fallu pouvoir toujours vivre dans le bourg.

Mais ceux qui vivaient encore le mieux de tous, c’étaient Hannebarde et Bridille.

Hannebarde découvrait le sens des choses à chacun de ses pas et il s’appliquait, pour en exprimer la splendeur à mille sciences vieilles comme le monde. Il redécouvrait, comme s’il avait été le premier botaniste, le premier astronome, la forme de chaque feuille, la couleur de chaque étoile ; le premier géologue, la structure des roches, le mouvement des terrains ; le premier aviateur, la pesanteur de l’air, la légèreté du vol des hirondelles.

Et Bridille à ses côtés devenait belle, grandissait. Ils se voyaient souvent, Bridille montant du bourg pour s’élancer dans les sainfoins, Hannebarde descendant de sa forêt pour retrouver la douce présence dont il avait besoin. Parfois, Hannebarde, comme un insecte trop chargé de pollen et de soleil s’endormait, à l’ombre des blés, une minute. Quand il se réveillait, Bridille lui racontait le rêve qu’il avait fait. Parfois, c’est Bridille qui rêvait et Hannebarde voyageait avec elle dans un monde qu’il comprenait aussi bien que sa colline. Parfois, Bridille n’était plus Bridille, elle était le ruisseau blanc qui courait entre les herbes, le flot rose qui s’épanchait dans les feuilles. Parfois Bridille était tellement Bridille qu’on n’aurait eu qu’à toucher son ombre sur le gazon pour la comprendre et l’entendre vivre. Bridille devenait si transparente que Hannebarde lisait en elle comme dans un matin frais. Quand ils avaient gravi la montagne, Bridille s’asseyait dans les thyms, les anémones ; la montagne n’avait jamais eu de parure plus vive ni plus fraîche qu’elle. Quand ils allaient par les bois, chaque églantine semblait épeler son nom. Ils allaient avec au cœur une simplicité merveilleuse et les yeux remplis de toute la lumière du monde.

L’été allait vers sa fin, quand, un jour, Bridille s’approcha de Hannebarde.

— Tu sais ce qui me ferait plaisir ? dit-elle.

— Que le beau temps dure toujours, répondit-il.

— Bien sûr, Hannebarde, mais quoi encore, devine ?

— Je ne puis, dis…

— Eh bien, ce qui me ferait plaisir, c’est un bateau.

— Un bateau !

— Oui, un bateau, pour aller sur l’eau… Je serais bien sur un bateau, je me pencherais, je plongerais mon bras dans l’eau et j’attraperais des truites… Tu ne pourrais pas m’en faire un, Hannebarde… de bateau ?

— C’est que, tu comprends, je n’en ai jamais vu, je ne sais pas comment c’est fait…

— Ah ! bon, je vais te montrer, regarde, je le dessine…

Elle le dessina.

Hannebarde regarda attentivement le dessin, réfléchit tout un jour et toute une nuit, puis se mit à fabriquer son bateau. Il le termina en peu de jours. Ce n’était qu’un bateau de paysan, plutôt une sorte de radeau qu’un bateau, mais avec sa voile rouge et son gouvernail, il pouvait très bien faire l’affaire ! Un soir, ils descendirent la colline pour le mettre à l’eau. Hannebarde traînait le bateau sur un char et Bridille dansait dans l’herbe en marchant. Ils mirent le bateau à l’eau et s’embarquèrent. Hannebarde hissa la voile, leva les amarres, et prit le gouvernail, l’embarcation partit au fil de l’eau. Bridille continuant à danser, la faisait pencher tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, puis elle s’agenouilla, plongea la main dans l’eau et en retira, à la place d’une truite un reflet de ciel. Hannebarde se tenait assis, attentif à la manœuvre. Chacun de ses gestes avait une gravité marine. Le soir était d’une limpidité cristalline. Il dorait, rosissait les deux bateliers improvisés. Ils prenaient l’aspect de ces personnages qu’on voit dans les gravures anciennes, quand un crépuscule légendaire les met en relief. Ils traversèrent le bourg, toute voile au vent. Et quand ils eurent traversé le bourg, ils s’élancèrent vers la plaine… Ils se croyaient seuls et triomphants, ils eurent juste le temps de faire un signe d’adieu au clocher de Hannebarde qui, au loin semblait leur jeter un encouragement. Ils allaient… Mais tandis qu’ils avaient passé le bourg, des têtes s’étaient penchées aux fenêtres, des yeux s’étaient ouverts pour les regarder passer. C’était la première fois qu’on voyait un bateau sur la rivière, et sur le bateau il y avait une voile rouge, incompréhensible, et sous la voile rouge, un Hannebarde plus bronzé qu’une statue, une Bridille plus lisse que la lumière du soir. Alors, ce qu’on n’avait jamais vu, on le regarda, et on le vit. Et ce fut soudain par le bourg comme si le bel été n’avait jamais existé, comme si la vie qu’on vivait bien n’avait jamais été la vraie vie. Du fond du bourg, de bas en haut, de loin en large du fond de cet été illusoire, les têtes redevenues obscures émergèrent, les yeux redevenus anonymes brillèrent. Il y en avait qui n’avaient jamais soupçonné que l’eau de la rivière était faite pour porter un bateau, et ils s’approchèrent de la rive à pas prudents, dans l’intention de vérifier si c’était possible. Il y en avait qui, malgré le soleil et le beau ciel bleu, avaient continué à vivre cachés au fond de leur cuisine ou de leur soupente et ils sortirent de leur cachette. Il y en avait qui n’avaient jamais pensé qu’on pouvait être deux sur un bateau, et ils y pensèrent…

Seuls Hannebarde et Bridille ne pensaient rien, ne voyaient rien… Ils descendaient doucement le cours de la rivière, prodiguant leurs sourires aux caresses de la brise. À l’endroit où la rivière fait un coude, avant de se jeter dans les gorges et se diriger par là, vers le lac, de l’autre côté de la montagne, ils arrêtèrent leur randonnée. Hannebarde attacha une corde au bateau et le remorqua de la rive. La nuit s’avançait, la lune se leva. Hannebarde tirait sur sa corde, avec sa force de sonneur et marchait d’un grand pas rythmé au bord de l’eau. Bridille tanguait encore un peu comme si elle avait été le bateau lui-même. Elle était nu-tête, ses cheveux épars dans le vent. Et la lune qui brillait maintenant comme elle avait sans doute dû briller il y avait des milliers d’années au temps des premiers lacustres les accompagnait à travers les ormes avec une intelligence presque humaine…

 

Mais tandis qu’ils marchaient ainsi, des ombres étranges se détachaient de la rive opposée, des vergnes et des roseaux. Ce n’étaient pas des ombres de martres, ni de poules d’eau, ni de pinsons attardés dans une dernière chasse aux vermisseaux, ni même celles des ormes, des saules devenus soudain mobiles, c’étaient bel et bien des ombres d’hommes et de femmes, des hommes et des femmes qui avaient tendu la tête hors des fenêtres, qui avaient voulu vérifier la qualité inconnue de l’eau, qui avaient regardé et qui avaient vu… C’étaient des ombres qui semblaient singulièrement élastiques et troublantes. Elles s’enfuyaient, en bondissant, dans la campagne.

VI

Et tout changea par le bourg, tout changea.

Une sorte de rage ou de lèpre, on ne savait quoi au juste commençait à circuler, se mêlait à l’air qu’on respirait, s’infiltrait dans le sang, empoisonnait les moindres regards et les moindres mots. Cela venait on ne savait d’où, peut-être d’un lointain passé de honte et d’instincts refoulés et qui maintenant remontait à la surface, peut-être d’une longue tradition de préjugés hypocrites et que la poussée des passions faisait craquer soudain de toutes parts…

Cela venait à pas de loup, le long des jardins bourgeois, des trottoirs bien entretenus, des allées ombragées. On en pouvait aisément déceler la trace, mais on ne disait rien. On attendait. Et tout à coup cela vous sautait à la gorge et ne vous lâchait plus. Peu à peu, on se sentait comme un abcès dans le corps, comme une boue dans l’âme. Mais on se taisait. Ou, quand on parlait encore, on parlait à peine, on chuchotait…

On ne vivait plus au grand air, on se retirait dans les coins, dans les greniers, dans les mansardes. On s’acoquinait, dans les cuisines, le soir, tard, et le vin coulait pour calmer la fièvre qui vous tenait…

Il y en avait qui, chaque fois qu’ils pensaient à l’amour, n’éprouvaient plus qu’un plaisir mêlé d’horreur. Il y en avait qui tiraient leur Bible en avant et passaient des nuits entières à la feuilleter d’un doigt furtif et clandestin. Il y en avait qui marchaient des heures entières, mais à la faveur de l’ombre, à pas de velours, la tête baissée, rongés par une curiosité mystérieuse. Ils inspectaient les bois, les sentiers, les champs de blé, les coins de mousse en faisant semblant de chercher des champignons ou un trésor perdu.

L’été était par terre. On ne voyait pas que le ciel continuait à être bleu, on ne sentait plus, à l’aube, que la brise vous caressait encore. On vivait absent ou caché. Les jeunes se méfiaient des aînés, ne leur adressaient plus la parole que la tête baissée. Des vieux se promenaient, à la tombée de la nuit, dans une carrière désaffectée et on ne savait pas ce qu’ils pouvaient faire ensemble. Un inconnu se précipita en plein jour, en chemise, sur la place publique et se mit à hurler comme un damné. Il tomba à la renverse sur le pavé et, quand on le releva, il était mort. C’est alors seulement qu’on put l’identifier. C’était un vieux garçon connu pour ses attentions saugrenues auprès des petites filles…

On redoubla de surveillance auprès des enfants. Les jeunes filles devaient passer leur soirée dans leur chambre, pendant que leur famille tenait des conciliabules secrets au salon, sous une lumière basse.

Le grandes personnes avaient d’étranges flammes dans les yeux. À la dérobée, elles échangeaient des regards luisants… De temps à autre, dans le silence des chambres, un gros mot éclatait dans la profondeur d’une gorge et y restait pris comme un os. Beaucoup de gens qui avaient pris l’habitude de prier avant de s’endormir, priaient le diable plutôt que Dieu. D’autres, sans motif apparent, avaient des rougeurs subites et se cachaient le visage dans leurs mains. D’autres encore avaient des colères violentes et rendaient pour un rien la vie pénible à leur entourage. Comment dire tous les comportements saugrenus ou non des habitants du bourg pendant cette période de leur histoire ! On se sentait bouleversé dans ses habitudes les plus familières, tenu en haleine par quelque chose de plus fort que soi, par cette maladie, lèpre ou rage, qui s’était répandue. Elle s’était installée en vous par le dedans et devenait toujours plus virulente… On ne pourrait donc plus l’arrêter ! Encore si on avait pu expliquer ce que c’était exactement ! Mais on ne pouvait pas, on se sentait le cœur en déroute devant toute tentative de réflexion, on se sentait la tête molle dès qu’on essayait de penser vraiment. Et tout allait, par le bourg à la dérive comme si jamais plus on ne devait se retrouver et se reprendre…

Puis, un jour enfin, il y eut du nouveau. Il y eut la grande assemblée de l’Union pour l’hygiène morale de la Cité.

Les assemblées de cette société réunissaient d’habitude une demi-douzaine de personnes bien intentionnées, mais qui n’avaient pas beaucoup de prestance physique aux yeux de la population. Elles avaient eu des malheurs dans leur vie et s’efforçaient de compenser, par des principes intransigeants, tout ce qu’elles avaient de déficitaire dans leurs pauvres membres estropiés ou leur sang trop pâle. Mais maintenant l’assemblée avait attiré des centaines de personnes et c’est devant une salle comble que le président de l’Union, un petit homme frisé comme un agneau, ouvrit la séance et fit l’exposé de son objet. Jamais le président n’avait eu l’occasion de parler devant un si nombreux auditoire. Aussi rayonnait-il littéralement. Son teint nourri de pommes de terre à l’eau et de café au lait, car sa table était frugale, était monté subitement de plusieurs tons et prenait la coloration d’une tomate mûre. Et son éloquence timorée, affolée par une aubaine si inespérée, s’élançait d’un seul coup à la conquête de la raison…

— Vous savez pourquoi vous êtes ici, disait le président, vous le savez. Mais je n’insisterai jamais assez pour vous rappeler que j’ai un devoir principal à remplir, et ce devoir c’est de vous dire et redire que nous avons parmi nous – non pas dans cette salle où il n’y a que des honnêtes gens – mais parmi nous dans le bourg, dans le bourg considéré comme une grande famille, un homme, hélas ! qui nous a indignement trompés. Un homme auquel nous avions eu la mansuétude de faire une place agréable et confortable parmi nous, auquel nous avions accordé, en plus de notre confiance, bien des faveurs. J’en pourrais aisément énumérer quelques-unes et non des moindres. À quoi bon ! Cet homme nous a trompés. Le scandale est là. Le scandale est là qui risque de déconsidérer notre honnête cité et ses habitants. Ne croyez pas que j’exagère… Déjà les journaux insinuent des choses… et l’on nous regarde, des villes et des villages voisins d’un œil malsainement curieux. Le scandale est là. Le laisserez-vous grandir, empoisonner les cœurs et les esprits ? Oh ! citoyens de ma ville, réagissez, sauvez la cité de ce scandale indigne de son bon renom. Pères de famille, pensez à vos enfants ; maris, pensez à vos chastes épouses ; fiancés, pensez à vos futures femmes…

Ici, le souffle de l’orateur expira pour un moment, car son émotion était au paroxysme. Il s’arrêta de parler, s’essuya le visage où la sueur coulait à grosses gouttes. Puis, après avoir avalé un verre d’eau, il reprit :

— Cet homme, je ne vous en dirai pas le nom. Il est sur vos lèvres. Et vous le connaissez tous. Mais, ce que nous nous proposerons de faire au sein de notre Union, c’est de réunir les preuves de sa trahison et de sa faute… Les preuves… matérielles surtout, car les preuves morales, nous les avons…

— Des preuves, cria quelqu’un dans l’assemblée, en voici !

L’homme qui avait interrompu l’orateur se leva et s’avança vers le président. Il déposa sur le bureau divers objets hétéroclites, dont une barrette à cheveux de petit modèle, item, un minuscule mouchoir de poche brodé aux initiales de B. B., item, un mouchoir de poche, très grand, à carreaux rouges, marqué H.

D’autres hommes se levèrent et vinrent déposer qui un ruban rose, qui une blague à tabac, qui une ceinture de toile… On commençait à comprendre pourquoi des chercheurs mystérieux avaient fouillé les forêts et les sentiers. Le président remercia ces citoyens pour leur bonne volonté.

— Les preuves matérielles, vous le voyez, commencent déjà à abonder. Nous en réunirons de suffisamment convaincantes pour pouvoir qualifier et stigmatiser le coupable comme il se doit.

— C’est un satyre, cria brutalement une nouvelle voix.

Ce mot fit l’effet d’une bombe sur l’auditoire, et le président le premier en reçut comme un choc qui lui coupa la parole pour un bon moment. La bombe éclata et déchaîna le tumulte. Des injures mêlées à des rires gras s’élevèrent. On tapait sur les tables. Une femme s’évanouit et il fallut l’évacuer. Le tumulte, un instant apaisé par cet incident, reprit de plus belle. C’est à ce moment que la porte s’ouvrit et que sur le seuil parut Hannebarde.

Depuis quelque temps, Cherbet, bien au courant de ce qui se passait dans le bourg, avait cherché à l’informer, avec tous les ménagements possibles. Il dut finalement le rendre attentif aux bruits qui couraient. Il parlait de le sauver avant qu’il ne soit trop tard.

— Sauver quoi, dit Hannebarde ? Il n’y a rien…

— Fais attention, protège-toi. Tu ne te rends pas compte à quel point ils sont montés contre toi. On dirait qu’ils sont enragés…

— Eh bien, je les attends.

— Ils ne viendront pas… Mais ils réussiront à te jouer un sale tour. Sois prudent. Et surtout ne descends pas, le soir de l’assemblée.

— Au contraire, je descendrai. Puisqu’ils ne viennent pas, c’est moi qui irai.

Jusqu’au dernier moment, Cherbet chercha à dissuader son ami. Rien n’y fit. Hannebarde, le moment venu, descendit la côte et se rendit à l’assemblée.

Il se dressa un long moment, immobile, dans l’encadrement de la porte, tenant sous son regard l’auditoire surpris. Le tumulte avait cessé instantanément. Les gens s’attendaient à tout, sauf à voir paraître Hannebarde. Ils semblaient frappés de paralysie. Hannebarde traversa la salle et gagna la tribune.

— Que me voulez-vous ? dit-il. Parlez ! Je suis venu ici pour avoir des explications.

Un coup de sifflet l’interrompit, puis une voix tonna, goguenarde et rude à la fois :

— Des explications ! Il veut des explications ! Vous voyez pour qui il se prend, Monsieur le satyre !

Alors, l’assemblée se déchaîna. Toute la rage secrète qui dévorait les âmes depuis des jours se répandit à la surface. Les pensées rentrées, les colères contenues éclatèrent sans contrainte. On criait : « Hors d’ici ! Au poteau ! Porc ! » Tout le monde était debout, et gesticulait. Un groupe d’énergumènes s’élança les poings tendus dans la direction de la tribune. Les femmes poussaient des cris stridents. Il fallut que le président se fasse assister par la police, installée discrètement dans une salle voisine. Hannebarde qui s’avançait déjà, lui aussi, à la rencontre des ses adversaires, se rendit rapidement compte de l’inutilité de sa résistance. On le fit sortir par une porte dérobée. Dès qu’il eut disparu, la foule se calma. Le président reprit ses sens et les auditeurs leurs places. Et la séance put continuer.

VII

Hannebarde regagna rapidement sa demeure et se mit au lit. Il essaya de dormir. Le sommeil ne venait pas. Il se leva, se rhabilla et sortit.

Dehors, il faisait chaud, lourd. Le temps se gâtait. De cet été trop longtemps beau, de ces nuits trop invariablement sereines, un orage devait venir qui ne présageait rien de bon. De gros nuages bas se traînaient à la lisière de la forêt. L’air était étouffant, on respirait mal. Hannebarde s’engagea dans la forêt, au hasard. On ne distinguait rien, à un pas devant soi. La nuit était noire comme de l’encre. Hannebarde, en marchant, faisait rouler des cailloux, craquer des brindilles. Il tâtonnait, marchait comme il pouvait. Par moment, un silence lourd, torride, énervant, l’environnait. Il s’enfonça aussi rapidement qu’il put, dans le noir, dans l’inconnu, luttant, en pressant le pas contre la torpeur qui l’envahissait. Il se heurtait aux troncs, aux broussailles, s’arrêtait, repartait. Il glissait dans un ravin, le remontait. Le bruit de ses pas, de ses chutes était étouffé aussitôt sous les branches. Il avança encore. Alternant avec les moments de silence qui lui pesaient sur la poitrine, des plaintes d’oiseaux s’échappaient des nids. Les oiseaux aussi devaient avoir de la peine à s’endormir dans une atmosphère si oppressante. Le cri d’une chouette domina un instant la nuit. Hannebarde frissonna. Quel drôle de cri ont les chouettes, quand on ne voit rien que du noir autour de soi ! Heureusement, Hannebarde semblait avoir trouvé une échappée libre de végétation et pouvait marcher un peu mieux. Il devait se trouver sur un coin de pâturage et pourrait le traverser aisément. Une vieille histoire lui remonta à la mémoire, celle du Schinderhane, que son père lui racontait quand il était petit. Le Schinderhane était un immense vieillard à barbe blanche, qui marchait des nuits entières dans la montagne. Il ne pouvait jamais s’arrêter de marcher, comme le juif errant. Quand les enfants désobéissaient à leurs parents, il les mangeait tout crus pour les punir. Quand ils étaient sages, il les prenait dans ses bras, les emmenait sur les plus hauts sommets et leur faisait toucher la lune. En hiver, par les grands froids et pour Noël, la barbe de Schinderhane se changeait en sucre d’orge et on pouvait la manger si on s’était bien conduit. Si on s’était mal conduit, la barbe se changeait en glaçon. Hannebarde pensa que c’était lui maintenant, le Schinderhane. Comme lui il marchait la nuit sur la montagne, comme lui il avait une barbe… La différence était seulement qu’au lieu de manger les enfants, Hannebarde voulait les changer en oiseaux ou en fleurs. Il aurait même aimé pouvoir changer les hommes en agneaux et le bourg en jardin du paradis.

Il ne changeait rien pourtant, il marchait. Il était de nouveau entouré d’arbres invisibles et de rochers. Tout à coup, tandis qu’il pensait encore à son histoire, une branche craqua, se brisa sur un arbre et lui tomba sur la tête. Hannebarde se recula, soudain effrayé. Il tâta de sa main l’endroit de son crâne où la branche l’avait heurté et sentit quelque chose de tiède qui coulait dans ses cheveux. C’était du sang. Du sang ? Hannebarde n’était que légèrement blessé, mais au contact de ce sang tiède qui coulait sur sa tête, il se sentit secoué par une peur terrible. Jusqu’à présent, il n’avait jamais connu ce sentiment, il ne savait pas ce que c’était… Maintenant, brusquement, il le savait. C’était quelque chose de terrible qui le secouait comme un sac vide.

Il se sentait d’une faiblesse inouïe, incapable de retrouver sa raison. Il avait peur de tout, de la nuit, des hommes, de la forêt, de lui-même. Toute cette oppression qui était dans l’air, tout ce vertige qui tournoyait dans le silence étaient en lui. Il tremblait de tous ses membres, suait à grosses gouttes. Il voyait le sol s’ouvrir sous ses pieds, le ciel lui tomber sur la tête, les arbres se mettre en marche pour l’écraser. Chaque remuement de feuille, chaque plainte d’oiseau, chaque craquement de brindille le déchirait. La montagne lui paraissait peuplée d’angoisse et d’épouvante.

Il avait peur de sa propre respiration et se sentait ouvert comme une blessure, dans un abandon indicible. Il voyait les hommes venir sur lui, par bandes, par foules, par armées avec des bonds de léopards et de tigres. Il les voyait avec des prunelles féroces, des bouches à crocs, des pattes à griffes. Il les voyait l’entourer, le serrer de près, le dévorer. Leurs lippes pendantes et leur souffle empoisonné étaient sur sa figure. Il sentait leurs dents courbes s’enfoncer dans sa chair.

Il poussa un hurlement et se mit à courir. Il se sentait aussi misérable, aussi nu, aussi désarmé que l’enfant qui vient de naître. Alors, subitement, pendant qu’il courait, une lueur monta dans la nuit, entre les arbres. Il crut d’abord que c’était un éclair, mais une détonation qui ne ressemblait en rien au tonnerre ébranla la forêt. Hannebarde s’arrêta net, se pencha en avant et vit alors, à quelques centaines de pas au-dessous de lui, une explosion qui allumait un brasier dans les arbres. Il regarda mieux, reconnut, à la lueur, l’endroit où il se trouvait et put distinguer ce qui se passait exactement.

C’était sa cabane qui sautait en morceaux et qui flambait comme une torche.

Du coup, sa peur tomba. Il courut jusqu’à la lisière de la forêt, s’approcha du brasier. C’était bien sa maison qui avait sauté et qui brûlait. Il n’eut pas longtemps à réfléchir pour trouver une explication. Il comprit. « Ils » étaient venus, une bande, du bourg, cette nuit, pour faire sauter sa cabane à la dynamite. « Ils » avaient bien combiné leur coup et allumé la mèche en pensant que Hannebarde serait dans son lit et qu’il sauterait avec le reste… Le cauchemar qu’il venait de vivre se prolongeait dans la réalité, mais il n’avait plus peur. Son cœur se serra seulement un peu en voyant sa demeure anéantie. Puis, il attendit patiemment l’aube.

VIII

Mais à l’aube, l’orage qui s’était préparé pendant la nuit éclata avec violence sur le bourg. Il dura deux jours. Le vent soufflait avec fureur, la pluie tombait en trombe, d’énormes éclairs sillonnaient le ciel. La foudre, en tombant, allumait des incendies. Elle tua, sous les sapins, au pâturage, des génisses qui s’y étaient réfugiées. Le vent arrachait des arbres, renversait des cheminées, emportait des morceaux de toitures. La rivière monta rapidement, déborda, inondant les bas quartiers du bourg. Il fallut mobiliser les pompiers et même les civils pour lutter contre le feu, évacuer les maisons, sauver les marchandises. Bien qu’on ait eu l’habitude, dans le pays, des gros orages, on s’inquiétait de la rudesse et de la durée de celui-ci. Les gens ne disaient plus rien de Hannebarde. On se gardait de prononcer son nom, on se taisait sur l’incendie de la cabane comme si une entente tacite était intervenue entre les habitants. On avait autre chose à faire qu’à parler de lui. On avait à se débattre et à se protéger contre les éléments déchaînés. L’électricité ne marchait plus. On devait s’éclairer aux bougies ou aux lampes à pétrole. À tous moments, le tocsin appelait à l’aide, de nouveaux incidents et de nouveaux accidents se produisaient : le feu avait pris chez les Rouve, la maison du père Iroise s’était effondrée, les Chaumin avaient leur verger complètement abîmé, une femme, en buvant un verre d’eau dans sa cuisine, avait été renversée par la foudre, et en tombant elle s’était cassé la hanche, l’Épicerie Centrale appelait au secours, ses magasins étaient sous l’eau. On ne dormait plus. On pensait que c’était vraiment payer cher le bel été, qui, d’ailleurs, n’avait pas été si beau que ça… Enfin, au bout du deuxième jour, l’orage cessa. La pluie s’arrêta de tomber, un faible rayon de soleil filtra à travers les nuages devenus légers. Sous cette caresse, le bourg apparut tout brillant. Une fraîche odeur d’ozone, de feuilles meurtries, d’herbes remuées enveloppa les choses, il parut régénéré. Et la vie redevenue quotidienne continua. Mais de Hannebarde, toujours pas un mot. Même quand le beau temps revint tout à fait, on n’en parla plus. C’était comme si Hannebarde était réellement mort.

 

Il n’était pas mort. Il vivait, mais ce n’était plus comme avant. Les jours passaient, les semaines, les mois. Mais quels jours c’étaient ! Des jours comme s’il n’y avait plus eu de lumière pour les éclairer, plus rien de l’allégresse des choses pour les nourrir. Et les semaines et les mois, quel temps c’était, quel triste temps ! Hannebarde pourtant n’avait pas changé, lui, il vivait encore et son printemps il l’avait toujours là, dans son cœur et dans sa tête. Mais ce qui avait changé, c’étaient les choses. Elles ne lui répondaient plus, ne venaient plus à lui. Il avait beau avoir les yeux bien ouvert sur les feuillages, sur le reflet du ciel dans l’eau : les feuillages se dérobaient, mouraient dans une indifférence froide, le reflet se perdait dans la vase. Il avait beau marcher encore, sourire : le terrain se dérobait sous ses pieds, les collines se durcissaient, les pentes n’avaient plus d’aide à lui offrir. Il avait beau sonner : ses cloches, ses pauvres cloches rendaient des sons vides. Et l’automne vint et l’hiver et la neige… et puis des fleurs nouvelles de nouveau. Étaient-elles encore des fleurs ? Et l’hiver, pourquoi l’hiver revenait-il si vite ? Et comme il durait longtemps ! Et comme tout était gris, était noir sous la pluie ! Il ne pouvait plus savoir ce qu’il vivait. Des visages, il n’en voyait plus, ou s’il en voyait, ils étaient fermés comme des murs ; des paroles humaines, il n’en entendait plus : il y avait autour de lui le silence, le désert. Il se promenait dans la nature comme une cloche désaccordée, et le son qu’il rendait, qu’il donnait, ne touchait rien, ne heurtait rien. Mais le plus dur, c’était encore de ne plus rien savoir de Bridille. Elle était loin, loin. On l’avait écartée de lui, il ne pouvait savoir où elle était. Il la voyait en pensée loin, très loin, perdue dans une brume froide, comme une petite lampe. Une toute petite lampe qui tremblotait, qui s’éteignait par moment. Il avait peur qu’on lui fît du mal, il souffrait. Il savait bien qu’elle ne se détacherait pas de lui, mais elle était loin, si loin. Le printemps, son printemps flambait quelquefois dans sa tête comme une torche. C’était comme si la folie allait le prendre, comme si le rêve, rien que le rêve lui devenait la seule réalité, le monde vrai, celui qui vous étreint. Oh ! cette petite lampe là-bas, dans le brouillard, comme elle était loin, comme elle était faible, et comme elle faiblissait encore à mesure que le temps s’avançait. Et il s’avançait, le temps ! Bientôt, il n’y avait plus que de la neige, bientôt plus que de la pluie, bientôt plus que de la boue. Et tout marchait si vite dans cette longue attente devant des arbres sans frissons, des nids sans oiseaux, des cloches sans mélodies ! Et tout était si dur, si vieux dans ce long silence qui recouvrait le monde d’une neige encore plus épaisse, plus livide et plus tenace que l’autre…

Il vivait encore, il vivait dans une angoisse qui n’avait pas de fin, dans une prière qui tournait sur elle-même et se nourrissait de son propre désespoir.

Il logeait chez Cherbet. Il restait silencieux, se contenait, s’effaçait. Il comprenait que sa présence pouvait attirer des désagréments à son ami. Il était prêt à s’en aller à la première menace, ou au premier signe d’impatience. Mais Cherbet tenait bon. Il le gardait, le protégeait de son toit et maugréait pour lui contre le bourg. Il finit par s’adapter à ce nouveau silence et à cette nouvelle manière de vivre. Ce qui l’indignait le plus, c’était que Hannebarde n’ait pas voulu porter plainte au sujet de la cabane. Puis le temps passa, puis Cherbet finit par se calmer sur ce point aussi. Hannebarde se taisait. Une fois seulement, plus tard, il se plaignit à son ami.

— J’aimais mieux, Cherbet, quand ils venaient avec leurs poings tendus, leurs injures, leur dynamite. Au moins, on les voyait, on les sentait… Tandis que maintenant… le vide. Qu’est-ce que tu veux que je fasse contre le vide !

IX

Ce jour-là le maire convoqua Hannebarde dans son bureau. Bien du temps avait passé depuis le soir où la voile rouge avait traversé le bourg. Et c’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un semblait de nouveau s’intéresser au sonneur.

— Je dois vous faire part de la décision qui a été prise par le Conseil municipal, dit le magistrat. Malgré l’espoir que nous avions que le temps ferait son œuvre sur les événements que vous connaissez, nous avons été amenés, à la suite des démarches réitérées de tout un groupe de citoyens, à prendre la décision de vous donner votre congé. Votre présence dans notre commune est considérée comme intolérable aux yeux de la plupart de mes concitoyens. En quittant le bourg, nous vous engageons à vous en éloigner le plus possible. Pour ma part, j’ai fait tout ce que je pouvais pour essayer d’arranger les choses. Je regrette pour vous que mes efforts n’aient pas abouti. Il est de mon devoir de sauvegarder la bonne entente dans le ménage communal, c’est pourquoi je m’incline devant la décision prise. À votre tour de faire preuve de bonne volonté. Vous pouvez aller.

Hannebarde reçut la nouvelle sans sourciller. Il préférait cette solution à la guerre sourde, larvée qui existait entre le bourg et lui. Il avait encore de bons bras, le travail ne lui faisait pas peur. Ce qui le peinait le plus était de quitter ses cloches ainsi. Il n’avait rien à ajouter aux paroles du maire. Il se leva et se dirigea vers la porte.

C’est à ce moment que quelqu’un le rappela.

— Un instant ! fit une voix.

Hannebarde en se retournant reconnut le pasteur, assis dans un fauteuil un peu en retrait. Hannebarde docilement revint sur ses pas.

— Nous avons, grâce à Dieu, réussi à réparer vos fautes, dit le pasteur. La jeune fille que vous aviez entraînée dans le mal, nous avons pu la relever. Son mariage sera célébré demain, dans notre vieille église, et comme ce sera vous qui sonnerez encore – pour la dernière fois il est vrai – je tenais à vous avertir que toutes nos dispositions sont prises pour le cas où votre service laisserait à désirer. Nous comptons cependant sur ce qui peut rester de bon sens en vous pour que tout se passe normalement. Inutile, n’est-ce pas, d’ajouter un nouveau scandale à votre actif. C’est tout ce que j’avais à vous dire.

Hannebarde était debout, frémissant dans tout son être. Il aurait pu à la fois gifler l’homme de Dieu et lui donner le baiser de la reconnaissance. Il se contint, cependant, et murmura, déjà absent, un vague « vous pouvez y compter », puis disparut rapidement.

Une joie immense l’étreignait.

— Sonner pour Bridille ! Sonner pour Bridille ! se répétait-il, en sanglotant de bonheur.

Maintenant, dans sa niche, Hannebarde sonnait pour le mariage de Bridille. Il sonnait comme s’il avait retrouvé d’un seul coup tous les moments les plus poignants de sa vie. Il les avait retrouvés ! Depuis la petite tache rouge et blanche et bleue qui jouait sur le sentier, jusqu’à la voile rouge qui avait fleuri le bourg, un soir, il les avait retrouvés !

Il sonnait, les mains dures, le dos courbé, le visage frémissant, de toute la force de son corps, de toute la force de son âme. Il tirait sur sa corde et les cloches à coup sûr devaient ébranler la voûte des cieux.

Longtemps, il avait vécu dans une violence froide, dans une méfiance hostile, sourde, qui lui sautait à la gorge et cherchait à l’anéantir à petit feu. C’était fini ! Il s’épanouissait de nouveau. Son élan réveillait de nouveau les échos du monde. Il sentait soudés à sa force, à son rythme les choses qui lui revenaient, les arbres, la terre, le ciel, l’eau. Une grâce puissante, une reviviscence de tous ses sentiments profonds rayonnait en lui. Jamais encore, il n’avait connu un tel moment de plénitude, de divination, d’embrasement. Son visage, taillé comme dans du roc, resplendissait. Il ne voulait rien savoir de ce qui se passait au dehors, de la noce, de la cérémonie, de la curiosité du public ; il restait fermé en lui-même comme une montagne. Il sonnait pour cette chose inouïe, pour ce printemps retrouvé qui réunissait son âme à celle de Bridille.

Ah ! ils avaient cru, là-bas, dans le bureau du maire, l’achever en le forçant à sonner pour le mariage de Bridille ! Ils n’avaient donc jamais rien aimé, ces messieurs, jamais rien compris à rien ! Ils ne se doutaient pas qu’ils lui avaient, au contraire, rendu la vie, la vie qui palpitait plus chaude, plus profonde que jamais en lui. Une grâce éperdue le pénétrait, le soulevait. Il sonnait sa dernière, son ultime sonnerie et c’était pour Bridille qu’il sonnait. Il sonnait, et qu’on entende bien dans le bourg et dans les campagnes, dans les villages et dans la plaine, que tous entendent bien, les hommes et les femmes, et les arbres et les oiseaux et toutes les bêtes à la ronde, et le ciel aussi haut, aussi loin qu’on peut le voir, que tout l’univers entende bien que c’était pour elle, pour Bridille que Hannebarde sonnait.

Les cloches soulevées par une force inconnue, lancées à plein battant l’une sur l’autre tournaient sur elles-mêmes, criaient, priaient. Ah ! elles criaient, cette fois vraiment, les cloches affolées, tournoyantes, éclatantes, elles criaient la joie, l’amour, le bonheur. Elles criaient le triomphe, le miracle étonnant du cœur de Hannebarde, de son cœur crucifié dans sa vieille poitrine de géant, de son cœur piétiné, bafoué, douloureux, débordé, étoilé et vainqueur !

Elles le criaient, les cloches, à ceux du bourg, elle le criaient, tout ce qu’ils n’avaient pas voulu entendre. Elles criaient tout ce que Hannebarde leur apportait de grand, de fort, de tonique, toute sa tendresse transfigurée, toute sa douleur fraternelle. Tout ce que ses silences avaient tu d’espoir et de beauté, tout ce que son sourire avait emprisonné de bonté et de simplicité, et les élans de son corps régénéré vers des rythmes plus nets, et l’essor de son âme vers des mots plus purs… Elles criaient, les cloches, le ciel, la terre, les radieuses clartés du matin, les plantes emperlées de rosée bleue, les sources vives, les sèves généreuses, les murmurantes nuits criblées d’astres étincelants. Elles criaient l’éternelle lutte de la vie jaillissante et des solitudes mesquines enfantées par nos douleurs, nos crimes, notre épaisseur… Elles criaient, les cloches… et tout à coup, elles ne crièrent plus… La tête de Hannebarde tournoya à son tour… La tête d’abord, puis le clocher, puis, la niche, puis le monde…

Hannebarde s’écroula, le cœur rompu. Il était sur les genoux, la face contre le sol, un mince filet de sang aux lèvres.

La sonnerie s’éteignit brusquement.

Il y eut un moment de silence plus terrible que tout ce qu’on aurait pu entendre de cris ou de gémissements. Dans l’église, le cortège nuptial s’était arrêté devant l’autel, frappé de stupeur. Bridille, un instant vacilla sur elle-même, puis, quittant tout, s’élança vers la sortie. Elle connaissait le chemin. Elle se précipita dans la niche du sonneur. Il était là, écroulé sur le sol, sans mouvement, mais les mains encore crispées sur sa corde.

— Hannebarde, criait Bridille, Hannebarde, mon Hannebarde !

Elle se jeta sur lui, s’efforça de le relever, renversa sa tête dans ses genoux.

— Hannebarde, Hannebarde, mon Hannebarde !

Son cri était si aigu, si déchirant qu’on l’entendit jusqu’au plus profond du bourg, et ceux qui l’entendirent ne devaient plus jamais l’oublier.

Elle se pencha sur lui, l’appela encore… Alors, sur le visage pâle, infiniment pâle du moribond, un frisson courut, une paupière se souleva et une petite lumière lointaine vacilla une seconde au fond de la prunelle. Il remua les lèvres. Elle se pencha tout contre son visage, écouta, haletante. Il murmurait dans un souffle :

— Bridille… le printemps, c’est le prin-temps…

Le souffle retomba, la paupière se referma et, la tête enfouie dans les genoux de Bridille, Hannebarde mourut.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en septembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Werner Renfer, Hannebarde, Blosse, Le vain travail de voir divers pays, Lausanne, Bibliothèque romande, 1973. D’autres éditions, y compris l’édition originale de 1931, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, réalisée par Laura Barr-Wells, reprend le détail d’une photo, The bells of Yale Memorial Carillon, prise le 25.04.2006 par Bgwwlm.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.